N° 151/152
« Anthropologies de la littérature » Présentation
Ce numéro sest donné pour objectif principal de clarifier et de comprendre
la configuration
actuelle du champ des théories critiques qui tentent d'articuler poétiques
des textes littéraires et
problématiques ou concepts issus des sciences sociales. Si cest plutôt
la sociologie qui a été
considérée ces quarante dernières années comme le paradigme englobant (elle
a donné des outils
aux diverses sociologies de la littérature et sociocritiques voire à certaines
approches
anthropologiques de la littérature), nous proposons de retourner la proposition.
Cest le terme
« anthropologie » (au pluriel dans le titre) qui est choisi ici pour son
extension : nous avons souhaité
définir davantage ce quil recouvrait dès lors quil était appliqué à la
littérature et explorer la manière
dont pouvaient sarticuler les diverses lectures qui sinscrivent dans
un tel champ du savoir. Certes,
« le rapport de l'anthropologie à la littérature peut s'entendre de deux
façons : pour éclairer une
conception de l'homme et de ses comportements exprimés dans les textes,
et pour analyser le
littéraire comme une des composantes de l'anthropologie culturelle. » (1)
Mais nous nous sommes moins intéressés dans ce volume aux relations entre
littérature et
anthropologie (la littérature comme document ou modèle d'écriture, etc.)
ou à la littérature comme
anthropologie (en tant quelle donnerait des vérités sur l'humaine condition) (2) qu'aux lectures
anthropologiques de type interprétatif de la littérature, dans la mesure où cette dernière est, elle
aussi, « un système symbolique » (3).
Cest ainsi que, dans une première partie intitulée « Situations (inter)-disciplinaires »,
laccent a été
mis sur la contextualisation et les relations de voisinage (voire de cousinage)
théorique de ces
diverses approches. Pierre Popovic retrace lhistoire et les ramifications (en France et à
linternational) de la sociocritique ; il revient sur ses principaux concepts,
ses théoriciens les plus
marquants et ses perspectives davenir. Il la compare aussi aux sociologies
de la littérature puis à
des paradigmes plus anthropologiques comme les Cultural Studies ou lethnocritique. La
mythocritique est abordée, quant à elle, dans larticle de Philippe Walter, de son évolution depuis
les travaux de Claude Lévi-Strauss et surtout de Gilbert Durand (autour
des fameuses « structures
anthropologiques de limaginaire ») jusquà ce quon pourrait nommer son
actuel cognitive turn.
Cest du côté des lecteurs, pris dans des « communautés dinterprétation »
et d« usage », que Raymond Michel propose, en revisitant en particulier les théories de Stanley Fish, de
déporter notre
attention et de repenser au fond toute critique littéraire de type herméneutique.
« Les textes ne sont
que ce quils sont quand on les lit ».
Dans les trois parties qui suivent, la réflexion se fait plus près des
uvres. La seconde,
« Anthropologies de la littérature », établit des liens entre des grandes
problématiques (ou des
grands modèles) de lanthropologie et la littérature orale ou écrite, ancienne
ou contemporaine.
Faisant pendant dune certaine manière à largument de Fish selon lequel
« il ny [aurait] que des
contextes », la contribution de Florent Coste sinscrit aussi dans le cadre dune anthropologie
pragmatique du littéraire. Mais ce sont plutôt les effets de transformation
de ces contextes tels
quopérés par la littérature, considérée depuis les concepts wittgensteiniens
de « forme de vie » et
de « jeu de langage », qui sont étudiés ici. Daniel Aranda, quant à lui, revient sur la place et la
valorisation du protagoniste principal des contes folkloriques : à la croisée
de la narratalogie et dune
approche girardienne revisitée (Le Bouc émissaire en particulier), il analyse le passage progressif
dans le temps dun héros monstrueux à un héros-victime (parallèle à celui
dune communauté
victorieuse à une communauté hostile). Lanthropologie sociale et historique
peut éclairer aussi les
pratiques scripturales : N. Elias a ainsi modélisé un processus de civilisation
européen
(lintériorisation progressive des contrôles) et il a montré comment la
montée en puissance dun Etat
centralisateur au XVIIe siècle a pu, dans le petit royaume des Lettres, se traduire par une forme
de
« romantisme aristocratique » (4). Cest principalement de cette affiliation
théorique que sautorise
Anne Löcherbach pour analyser le système axiologique des personnages deLa Princesse deClèves et les stratégies narratives de ce roman qui en quelque façon « teste »
des modes de
sociabilité et dindividuation du sujet moderne. Sophie Albert se réfère à un autre modèle
anthropologique (non moins fameux) pour penser quelques textes médiévaux.
Cest en effet par la
dynamique maussienne du don et du contre-don (5) que séclaire parfaitement
la logique narrative
dans le lai de Lanval par exemple. Dans dautres cas, il faut réajuster le paradigme interprétatif
proposé par Mauss pour rendre compte de linscription du récit dans les
valeurs médiévales et
chrétiennes des échanges entre ciel et terre. Ce travail dappropriation
critique de la formalisation
anthropologique (fondée sur dautres corpus et établie pour dautres cultures)
démontre à quel point
le dialogue disciplinaire peut être heuristique pour les études littéraires.
Lethnocritique de la littérature fait lobjet des deux dernières parties (6).
Dans la troisième, on
trouvera des approches, diverses et internationales, qui témoignent de
la vitalité scientifique de ce
work in progress.Laccent peut être mis sur la pluralité et la belligérance des régimes
de
communication (les formes et séductions orales dans nos cultures littératiennes (7))
qui
sentrecroisent dans la littérature écrite. Jérôme Meizoz pointe lambivalence des écrivains de la
Troisième République Vallès et Céline pris en tension entre la puissance
encyclopédique et
progressiste de lécrit (lÉcole obligatoire cest lacculturation collective
à lordre graphique) et au
cur même des pouvoirs de lécrit, la nostalgie productive dun rapport
oral plus authentique au
monde, aux autres et à soi. Un autre chantier de lethnocritique, travaillé
ici par Véronique Cnockaert, est lhomologie structurale entre la logique anthropologique du rite
et le
logique narrative du récit ; mieux encore lenchâssement du symbolique et
du poétique. Ainsi le rite
de la tuée (du cochon) et le rite de la tuerie (des hommes) se motivent
réciproquement et confère à
la littérature (Maupassant) une sorte de clairvoyance éthique ou même de
signifiance
anthropologique. Sophie Dumoulin explore quant à elle le champ littéraire et la biographie dauteur.
Son ethnocritique du parcours de Victor Hugo comme « ensauvagement dun
apprenti romancier »
analyse une forme de dédoublement ou de redoublement initiatique qui rend
compte non seulement
de la trajectoire existentielle du jeune écrivain mais encore des épreuves
scripturales de lécrivain
moderne quand il se risque sur ces « franges périlleuses » où les normes
sociales et esthétiques
sont comme suspendues. La contribution de Céline Cerny revient enfin sur la polyphonie culturelle,
une des questions centrales de lethnocritique. Lethnologue Yvonne Verdier
avait montré en son
temps comment à la croisée de la coutume (collective) et du destin (personnel) (8),
nombre de héros
du roman échappent à lordre de la communauté et sont voués à une dramatique
marginalisation
(contrairement aux règles génériques des mythes ou des contes de fées).
Lethnocriticienne suisse
sapplique à observer dans Jean-Luc persécuté (Ramuz) la textualisation des intertextes sacrés (la
Bible) et des logiques intraculturelles (les conflits internes aux sociétés
alpestres de jadis).
La dernière grande partie propose de réfléchir aux problèmes didactiques
que peut poser une
lecture ethnocritique. La tentation majeure serait en effet de se référer
à la vulgate anthropologique
(la nature et la culture, le proche et lexotique, le rite et le rire,
etc.) et de projeter une grille de lecture
certes informée mais aussi préformée sur les textes. Cette posture applicationniste
nest jamais à
exclure dans le transfert didactique en général, on le sait ; ici, ce serait
réduire un récit à un
document historique et culturel et sexposer ainsi à une sorte de « dérive
ethnologiste » (9) qui
laisserait échapper précisément ce que toute uvre littéraire doit à la « réinterprétation »
que son
auteur fait subir aux « éléments primaires », quand il ne les invente pas
de toute pièce... Cest ce
que démontre fort clairement, à propos de Flaubert etRamuz, Françoise Menand Doumazane en
construisant le triple prisme dune intertextualité romanesque, dune ethnogénétique
des textes et
dune micro-poétique de la narration qui ouvre la lecture au systéme sémio-culturel
de luvre. Un
autre obstacle épistémologique est lié aux conceptions académiques de la
littérature et au modèle
transmissif de la quête de significations. Marceline Laparra met en lumière comment la prise en
compte chez les élève de certains de leurs savoirs fictionnels (peu orthodoxes
parfois) et de leurs
expériences directes du monde peut aider à contourner les automatismes
de pensée et surtout
din-pensée pour atteindre à des ébauches de dialogues imaginaires avec
les uvres (LesMisérables ici) où sactivent la conquête de sens et parfois une forme de complicité
avec la culture
du texte. Ce travail dacculturation active et compréhensive à lunivers
symbolique du texte littéraire
est mené pareillement par Jean-Luc Picard, à partir dune pièce de théâtre cette fois. Avec Fin de partie de S. Beckett, la partie ne semble pas jouée davance... mais cest justement
les
problèmes de communication constitutifs de luvre (didascalies, silences,
paroles en archipel, etc.)
qui jouent le rôle dembrayeurs textuels et dactivation de références
intertextuelles ou
expérientielles. Cette étude, quia la particularité davoir été menée dans deux classes lune
métropolitaine et lautreultramarine , dessine les horizons interprétatifs ouverts potentiellement
par
le babil du texte et ses diverses interconnexions signifiantes. Et si lon
peut dire avec lanthropologue
« pas de culture sans cultures » (10), cest à entendre littéralement et dans tous les sens pour
lethnocriticien et le didacticien de la littérature. Le dossier iconographique
présenté par Jean-Marie Privat et Marie-Christine Vinson met laccent sur les esthétiques légitimistes de la
culture littéraire et ses avatars éditoriaux. On voit comment tel récit
de Maupassant (Toine) est
rapidement déculturé par les crayons des illustrateurs qui sautorisent dune lecture psychologisante
et anecdotisante (voire folklorisante) du texte pour en gommer dun trait
plaisant et déplaisant à la
fois la polyphonie carnavalesque et quelque peu décivilisée. Le cas est presque décole, depuis
lillustration princeps assez conforme à la lettre et à un certain esprit (parodique) de la narration
jusquà la monotonie stylisée des sous-interprétations plastiques dans
labondante et redondante
édition scolaire contemporaine.
*
Plus globalement, dans cette livraison, le lecteur pourra suivre une double
ligne de force qui
traverse lensemble des contributions et apprécier ce que lanthropologie
fait à la littérature et à la
didactique, mais aussi ce que la littérature fait aux anthropologies des
univers symboliques.
Jean-Marie Privat
Marie Scarpa
CELTED, Université Paul Verlaine-Metz
Notes
(1) A. Viala, Notice « Anthropologie », in P. Aron, D. Saint-Jacques, A. Viala (dir.), Le Dictionnairedu Littéraire, Paris, P.U.F., 2002, p. 15.
(2) On peut renvoyer, pour exemple, le lecteur à deux numéros de la revue LHomme : Littérature et
Anthropologie, 111-112, 1989 et Vérités de la fiction, 175-176, 2005.
(3) Cl. Lévi-Strauss, dans « Introduction à l'uvre de M. Mauss », M. Mauss, Sociologie etanthropologie, Paris, P.U.F., 1950, p. XIX, écrit : « Toute culture peut être considérée
comme un
ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le
langage, l'art, la religion
[...]. »
(4) N. Elias, « Curialisation et romantisme aristocratique », La Société de Cour, Paris,
Champs/Flammarion, 1985, pp. 239-305.
(5) M. Mauss, Essai sur le don, Paris, Quadrige/PUF, 2010 (1923-1924).
(6) Voir le site http// :www.ethnocritique.com. On peut se reporter aussi à
Lethnocritique de lalittérature, Anthologie préparée par V. Cnockaert, J.-M. Privat et M. Scarpa, Presses
de lUniversité
de Québec, Collection Approches de limaginaire, Québec, 2011.
(7) On peut se reporter par exemple à « La Littératie. Autour de Jack Goody »,
sous la dir. de
M. Kara et J.-M. Privat, Pratiques, 131-132, décembre 2006. Voir aussi M. de Certeau,
« Léconomie scripturaire », LInvention du quotidien, Arts de faire, I, 10/18, 1980, p. 231.
(8) Y. Verdier, Coutume et destin. Thomas Hardy et autres essais. Précédé de Du rite au roman
par Cl. Fabre-Vassas et D. Fabre, Paris, Gallimard, 1995.
(9) P. Bourdieu, « Lectures, lecteurs, lettrés, littérature »,Choses dites, Paris, Minuit, 1987, p. 141.
(10) J.-L. Amselle, Branchements. Anthropologie de luniversalité des cultures, Paris, Flammarion,
2001, p. 14.
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