N° 145/146
« Didactique du français (1) » Pourquoi deux numéros consacrés à létat des recherches en didactique du
français ?
Avec ses 146 numéros parus, ses 36 années dexistence et sa reconnaissance
institutionnelle
quelle sapprécie au nombre et à la qualité des abonnés, à la place quoccupe
la revue dans son
champ (la didactique du français) et dans celui des disciplines mères (linguistique
et littérature) ou à
laune du classement de lAERES Pratiques peut senorgueillir dune longévité qui nest pas
ordinaire pour une revue. Ce qui lui a permis de contribuer à la genèse
et au développement de la
didactique du français dans toutes ses composantes disciplinaires (lecture,
écriture, langue, textes,
discours, types et genres, interactions verbales, communication, raison
graphique et médiations
culturelles) et aux différents niveaux denseignement (de la maternelle
à luniversité).
Ce constat ne saurait masquer le fait que le contexte politique et institutionnel
qui est le nôtre en
France nest pas spécialement favorable aux recherches en didactique, comme
lattestent tant
lintégration des IUFM dans les universités que laspect régressif des
réformes en cours touchant la
formation des maîtres.
Ce constat ne saurait sous-estimer, de surcroît, que nous navons pas fini
de comprendre, afin dy
remédier, par quels processus se créent des inégalités scolaires et sociales
devant les
apprentissages, ce qui est lune des missions majeures des recherches en
didactique.
Cest pourquoi, à lheure où la formation des maîtres est censée être « mastérisée »,
cest-à-dire
comporter une dimension de recherche substantielle, il nous a paru nécessaire
dintervenir dans le
débat à laide de deux numéros dont lobjectif est de faire le point sur
les recherches en cours
concernant la didactique du français.
Avec ce premier numéro, que nous avons intitulé Pratiques enseignantes, il sest agi de dresser,
dans une étroite synchronie (années 2005 à 2010), un inventaire, certes
non exhaustif, des
recherches en didactique du français, par le biais des thèses et HDR soutenues
dans la période et
touchant aux problématiques du domaine. On connaît lextension du champ
des recherches
possibles en didactique du français : modes de constitution des savoirs
scolaires, pratiques
professionnelles des maîtres, types dinteractions scolaires, analyses des
productions langagières et
textuelles des élèves... Cest pourquoi nous avons sélectionné les recherches
qui portent sur les
pratiques des maîtres (leurs représentations et leur agir professionnel),
en ouvrant linvestigation au
FLE et à dautres disciplines et sans négliger une perspective historique.
On sait aussi combien les tensions entre les paradigmes théoriques convoqués
pour objectiver les
situations didactiques ou les objets denseignement ne facilitent pas l'identification
et la
reconnaissance de la didactique par les institutions de la recherche. Cest
pourquoi, avec le second
numéro, intitulé Objets, problèmes et méthodes, il sagira deffectuer des synthèses et des bilans
critiques portant sur les problématiques, les thèmes et les méthodologies
de recherche qui ont
actuellement cours en didactique du français. Lenjeu est de repérer les
tendances dominantes, de
mesurer la pertinence des résultats et de préconiser éventuellement de
nouveaux objets de
connaissance en reliant les investigations savantes à des pratiques de
classe que lon voudrait
moins discriminantes quelles ne le sont aujourdhui.
Contenus du premier numéro
Il souvre par une table ronde qui s'est tenue à Metz le 7 novembre 2009,
à loccasion du départ à
la retraite de notre collègue Marceline Laparra et dont le contenu porte
sur les contours, les objets et
la légitimité des recherches en didactique en général et plus spécifiquement
en didactique du
français. Préparée par Caroline Masseron et animée par Jean-Marie Privat,
cette table ronde a réuni
Elisabeth Bautier, Bernard Combettes, Claudine Garcia-Debanc, Elisabeth
Nonnon, Raymond
Michel et Claire Margolinas (didactique des mathématiques).
La suite du numéro se subdivise en cinq sous-parties.
La première est consacrée aux représentations : représentations des pratiques
langagières
attendues des enseignants en situation scolaire dune part, représentation
des critères de cohérence
textuelle à la base des jugements des maîtres quand ils évaluent les travaux
délèves dautre part.
Cest ainsi qu'E. Guérin se propose danalyser la parole des enseignants, en particulier à lécole
primaire. Elle montre que les pratiques langagières des maîtres, contraints
quils sont par les règles
imposées par linstitution mais aussi par les attentes des parents et des
élèves, tendent vers un
français homogène et normé, voire surnormé, qui a pour caractéristique
dêtre monovariétal. Cela ne
facilite pas la prise en compte de la variété des usages langagiers que
peuvent générer les
différentes situations scolaires selon les activités, ni la découverte
par les élèves du fonctionnement
de la langue et de ses variations.
F. Rondelli, de son côté, se donne comme objet détude les représentations de la notion
de
cohérence textuelle que partagent les professeurs des écoles. Pour ce faire,
dans un premier temps,
elle opère une brève revue de questions des principales théories de référence
en matière de
cohérence textuelle. Puis, sur la base dun corpus de 325 textes délèves
il sagit de récits elle
essaie de relever les faits de langue les plus saillants (temps verbaux
et anaphores) en fonction
desquels les enseignants émettent leurs jugements de cohérence ou expriment
les raisons de leur
plaisir/déplaisir ressenti à la lecture des récits des élèves. On retiendra
que les appréciations des
enseignants sont loin dêtre homogènes et quelles sont fondées le plus
souvent sur des critères
implicites ou subjectifs sous la forme dun agrégat de représentations.
On retiendra encore quil
existe un écart, que la formation pourrait réduire, entre les critères
à usage professionnel et ceux
élaborés à partir des théories de la cohérence textuelle.
La seconde sous-partie sintéresse auxgestes professionnels. Elle traite des conditions dexercice
du métier denseignant (statut, rôles, postures, interactions...) selon
les situations, les tâches et les
activités didactiques. Cest ainsi que J.-L. Pilorgé sintéresse à la correction de copies, en
privilégiant la manière selon laquelle lenseignant prend le texte de lélève
en considération. Se
fondant essentiellement sur les traces laissées par les enseignants sur
les copies (annotations,
remarques, commentaires), il établit une typologie des postures de correcteurs
censée rendre
compte de la variétés des attitudes correctives. Il apparaît, comme la
relevé F. Rondelli, que les
professeurs, dune part, engagent toute leur subjectivité de lecteurs dans
leurs évaluations et,
dautre part, pratiquent majoritairement des corrections focalisées principalement
sur la mise en
conformité des productions avec les normes grammaticales et orthographiques.
M. Delaborde, de son côté, sintéresse au traitement de lécrit en Grande Section de
maternelle.
Se fondant sur des analyses de séances recueillies de façon écologique
dans les classes, elle
constate que les usages scolaires de lespace graphique ny sont pas lobjet
dun enseignement
identifié comme tel et constituent alors une source potentielle de difficultés
pour les élèves. En
sappuyant sur différentes définitions de lespace graphique (issues de
lanthropologie, de la
psycholinguistique, de la sémio-linguistique), elle en propose une schématisation,
puis énumère les
façons dont espace et objets graphiques sont traités dans les activités
scolaires. Concluant que
lusage des supports graphiques est un impensé didactique, elle termine
par quelques
préconisations pour aider les enseignants à favoriser chez leurs élèves
une mobilisation de la raison
graphique.
Cette sous-partie se clôt sur larticle de synthèse dA. Jorro et H. Croce-Spinelli, qui porte sur
lagir professionnel de lenseignant, notamment en situation de lecture
interprétative. Il définit les
composantes dune matrice de lagir enseignant, matrice qui prend appui
sur le discours de
lenseignant, la transmission des savoirs, les gestes éthiques et dajustement,
autant déléments qui
doivent permettre de rendre compte de la singularité de toute activité
enseignante. En une seconde
partie, larticle revient sur trois recherches qui étudient plus précisément
les gestes professionnels
dans des situations qui accompagnent le développement des processus interprétatifs
des élèves en
classe de littérature. Il pose la question, enfin, de la formation des
enseignants aux gestes
professionnels.
Dans la troisième sous-partie, consacrée à la pluridisciplinarité, M. Laparra, C. Margolinas et
E. Bedoin mettent en évidence lintérêt détablir des interrelations disciplinaires
entre le français et
les sciences. M. Laparra et C. Margolinas, dans le cadre de recherches sintéressant
aux processus
de production et de renforcement des inégalités scolaires dans les interactions
didactiques
quotidiennes, présentent lanalyse dune activité collective non déterminée
par une discipline : en
Grande Section de maternelle, les élèves doivent voter pour déterminer
lalbum de jeunesse préféré
par la classe. Sappuyant sur la théorie des situations didactiques (développée
par Guy Brousseau)
et sur la distinction entre savoir et connaissance, les auteures posent,
à partir de létude de cette
activité de vote, les questions de larticulation entre oralité et littératie
et de la place des
connaissances et des savoirs dans ces deux domaines. Cette réflexion, utile
à la didactique de
nombreuses disciplines, est à poursuivre dans le champ du français et des
mathématiques.
Larticle dE. Bedoin, lui, en proposant lanalyse comparée dun geste enseignant dans un débat
littéraire et un débat en sciences de la nature, sattache à montrer en
quoi la mise en regard des
didactiques disciplinaires renouvelle la problématique de linterprétation,
jusque-là modélisée dans
ses rapports avec la compréhension, en didactique du littéraire : réinterroger
les frontières
disciplinaires conduit à poser le problème des articulations entre interprétation
et référenciation, à
sintéresser, dans les communautés discursives en voie dinstitution, à
la mobilité des postures et à
la circulation des savoirs dune discipline à lautre.
La quatrième sous-partie ouvre le numéro au Français Langue Etrangère à laide de deux
contributions qui ont en commun de soulever la question des normes langagières.
F. Favart, après
avoir précisé les différentes conceptions (subjective ou objective, prescriptive
ou descriptive) de la
norme, rappelle, en écho à E. Guérin, quil nexiste pas de langue naturelle
qui soit dépourvue de
variétés et de variations. Prenant lexemple de la variation et plus particulièrement
de la variation
diaphasique (changement de registre du locuteur en fonction des situation
dinterlocutions), F. Favart
constate le peu de place que lui réserve lenseignement du FLE. Ce quelle
prouve en examinant le
traitement dans des manuels et dans des grammaires de faits de langue tels
que les pronomsçaet
on, ainsi que les formes interrogative et négative. Larticle sachève par
quelques suggestions
dexercices qui tentent de remédier aux carences observées.
O. Luste-Chaâ, pour sa part, montre que le statut de lerreur en matière de production
écrite
dépend, dune part, de la conception que lon a des normes langagières
et, dautre part, du rôle
quon lui attribue comme indicateur du degré de maîtrise dune langue étrangère.
Suite à quoi,
O. Luste-Chaâ, limitant sa réflexion au domaine du lexique, propose, sur
la base décrits produits par
un public détudiants chinois, une typologie derreurs lexicales selon
trois niveaux de structuration à
palier descendant, des modalités énonciatives à la morphologie et à la
formation lexicale en passant
par les collocations lexicales. O. Luste-Chaâ complète sa réflexion par
une analyse longitudinale des
productions écrites dune étudiante, ce qui lui permet didentifier les
erreurs lexicales qui décroissent
ou se maintiennent et qui sont autant de révélateurs du type de difficultés
dans lacquisition dune
langue étrangère pour un public donné.
Le numéro sachève par une cinquième et dernière sous-partie avec deux
contributions qui
adoptent un point de vue historique sur les contenus de la disciplines tels quils permettent de
comprendre les changements et les évolutions des pratiques enseignantes.
Cest ainsi que N. Denizot se propose dexaminer les modes de scolarisation des genres et
dexpliciter leurs usages et leurs fonctions au sein de la discipline français
(de 1802 à 2008). En
prenant appui sur différents corpus (textes officiels, manuels scolaires,
travaux délèves...),
N. Denizot montre quil existe une généricité proprement scolaire qui résulte
dune double processus
quelle dénomme « secondarisation » et « reconfiguration ». Il consiste à adapter
des genres
existants ou à inventer de nouveaux genres selon les finalités de la discipline.
Pour rendre compte
de linstabilité des genres scolaires, N. Denizot invente la notion d« amphitextualité »
qui lui permet
de montrer que la définition des genres dépend aussi des solidarités textuelles
dans lesquelles sont
pris les textes et les genres ; solidarités quelle étend aux savoirs promus
par la discipline ou aux
exercices officiels en vigueur.
Quant à M.-F. Bishop, son étude porte sur les écritures de soi à lécole élémentaire de 1882
à
2002. Lintérêt de cette perspective historique est de montrer en quoi
les écritures de soi à lécole
subissent des transformations profondes, dans la mesure où elles dépendent
des finalités de
linstitution scolaire et plus spécifiquement de lexercice de « rédaction ».
Cest ainsi que
M.-F. Bishop, en sappuyant sur les textes officiels, les manuels ou les
travaux délèves, montre que
lécriture de soi a connu des variations, selon quelle appartient à des
configurations didactiques
différentes : le modèle de la rédaction scolaire instauré en 1882, les textes
libres de C. Freinet, la
pédagogie de lexpression et de la communication des années 70, les textes
libres de la rénovation
ou la plus récente didactique de lécriture.
Objectifs et sommaire du second numéro
Intitulé Objets, problèmes et méthodes, le second numéro a été conçu sous la forme de synthèses
touchant aux problématiques et aux types de questions suivants : caractéristiques
des recherches
en didactique du français (finalités, objets, concepts, méthodologies...) ;
types dobstacles
(épistémologique, idéologique, corporatiste...) à la constitution et à
l'institutionnalisation de la
didactique comme discipline de recherche ; ergonomie du travail de lenseignant ;
histoire des
enseignements : grammaire, orthographe, littérature ; les grands corpus scolaires
(modalités de leur
constitution et types de traitement) ; les interactions verbales en classe ;
enseignements de la
grammaire ou de la langue, état de l'enseignement de la lecture littéraire
et de lécriture ; genèse et
psychogenèse des productions écrites ; scénographie énonciative des sujets
scolaires.
Sommaire du numéro :Epistémologie
B. Daunay, Y. Reuter : Orientations, pertinences et points aveugles des
recherches et des thèses en
didactique du français.
D. Savatovsky : La didactique du français : disciplinarité et instances de
légitimation dun domaine de
recherche.
F. Cicurel : Les interactions en classe, une recherche entre linguistique
interactionnelle, didactique et
théorie de laction.
M.-L. Elalouf : Problématisation de la constitution de corpus scolaires
et universitaires.
D. Bucheton : Didactique du français et ergonomie du travail de lenseignant
dans la classe.
Phénomènes énonciatifs, sujet scolaire
C. Boré : Le sujet scolaire : l'exemple de l'énonciation des brouillons.
C. Deronne : Etude des positionnements énonciatifs des scripteurs : le cas
du mémoire dIUFM.
M. Jaubert et M. Rebière : Positionnements énonciatifs selon les disciplines.
Langue
C. Masseron : Analyse linguistique des productions écrites : enjeux et méthodes.
F. Grossmann : Didactique du lexique : état des lieux et nouvelles orientations.
E. Nonnon : Didactique de loral.
C. Brissaud : Didactique de lorthographe.
Lecture
J.-L. Dufays : Didactique des modèles interprétatifs.
Ecriture:
S. Plane :Quels facteurs contextuels déterminent les problématiques didactiques relatives
à
lécriture ?
Avec ces deux numéros, qui s'ajoutent aux colloques de didactique du français
de la même
période, nous espérons pouvoir contribuerà dresser un panorama des recherches qui ont cours en
didactique du français et cela afin dy repérer les tendances dominantes
ou les manques les plus
apparents.
Anne Halté, André Petitjean
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