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« La synonymie » Les paradoxes de la synonymie SYNONYME
(substantifs, adjectifs, verbes ou adverbes) et qui ont entre eux une analogie
générale de
sens, avec souvent des nuances différentes dacception, particulières à
chacun deux.
Cette définition extraite du Grand Larousse de la langue française (1978), est complétée par un
article de spécialité duquel nous voudrions citer les lignes que voici :
Quelque conception que puissent adopter les grammairiens ou les linguistiques
dont
lattention se porte sur les synonymes supra-segmentaux (paraphrases) ou
infra-segmentaux
(morphèmes), lusage commun limite lextension du terme aux mots de même sens,
répertoriés dans des Dictionnaires des synonymes. Limitation pragmatique et non pas
étymologique : les écrivains, et plus encore les scripteurs doccasion,
sont plus souvent à la
recherche dun mot que dune phrase. Quand, plusieurs mots se présentant
sous la plume, on
se demande lequel convient, ou quand un mot, dont on sent intuitivement
lexistence, se
dérobe à la mémoire, on attend un secours du dictionnaire. Les synonymes
sont du ressort de
la lexicologie.
Une restriction supplémentaire, dans le cadre de la morphologie, est ordinairement
apportée
à la définition des synonymes : ils doivent être substituables lun à lautre,
donc appartenir à la
même classe grammaticale ; le synonyme dun nom sera un nom, celui dun
adjectif, un
adjectif, etc. Une nuance sémantique observée dans un adjectif (par exemple
vieux dans
mon vieil ami) ne se retrouve pas forcément dans le nom qui en dérive (la vieillesse) ; une
nuance présente dans un verbe (courir les filles) peut se retrouver dans tel dérivé (coureur),
non dans tel autre (course).
Les propriétés définitoires de la synonymie (domaine linguistique, nature
de la relation, fonction,
résidu problématique) ne sauraient être mieux énoncées. Reprenons-les :
Le domaine convoqué par la synonymie est celui de la sémantique lexicale: sy rattache
notamment lattention portée à lunité mot, étant donné lassociation dune forme et dun sens
que le mot symbolise (valeur dusage) mieux que toute autre structure signifiante ;
La reconnaissance dune relation de sens (« une analogie générale de sens », le contenu
« conceptuel » commun) entre deux ou plusieurs unités lexicales ;
Lappartenance des synonymes à une même catégorie grammaticale, plus précisément, à
une catégorie « lexicale » : noms, verbes, adjectifs et adverbes ;
La fonction différentielle de la synonymie pour dissocier les acceptions dune entrée
polysémique, et pour sinterroger sur le statut du sens figuré (lexemple
de courir) ;
Le test de la substituabilité entre les unités synonymes, et le rôle du cotexte syntagmatique
pour rejeter ou accepter une commutation de termes ;
La discussion sur lespace derecouvrement sémantique (synonymie absolue, partielle, ou
approximative) entre les unités lexicales ; autrement dit, la possibilité de considérer
des degrés
de synonymie ou détablir une échelle de valeurs ;
Lanalyse sémantique en composants noyaux (lanalogie générale, les traits fixant « la
constante notionnelle ») et lajout de nuances ou dacceptions particulières, lesquelles
justifieraient lexistence de mots différents ainsi que limpossibilité
pour une langue de navoir
aucun synonyme, ni de présenter des cas de synonymes absolus (cest-à-dire interchangeables
dans tous les contextes).
Enfin, la citation du GLLF rappelle à bon escient que si la synonymie pose quelques difficultés de
délimitation théorique, dun point de vue pragmatique, en revanche, elle
est peu discutable, ainsi
quen attestent les usages langagiers et le besoin, commun, de statuer
sur lemot juste. Cest ce
paradoxe la méfiance théorique mais un solide fondement empirique qui
sincarne dans les
usages, les dictionnaires et la « réalité » du mot qui nous a intrigués au premier chef, et incités à
choisir la synonymie comme domaine problématique.
Lune des difficultés auxquelles se heurte la synonymie cest si lon peut
dire la polyvalence de ses
applications, voire leur disparité apparente. Parmi les plus remarquables
dentre elles et, il est vrai,
très solidaires, rappelons lhistoire de la langue, la lexicographie et
la traduction.
Sagissant de lenseignement, par exemple, rappelons que la synonymie est
une pratique sinon
une théorie indispensable. Elle fait partie de ces ressources lexicales,
spontanées ou travaillées,
très importantes en production de texte, quil sagisse dopérer à un niveau
paradigmatique (chercher
un autre mot, plus adéquat à ce quon veut dire, plus précis, moins familier
ou qui évitera une
répétition, et remplacer le seul mot pour le moment disponible et actualisé),
ou à un niveau
syntagmatique et dans une visée qui demeure « stylistique » (leffet dinsistance des binômes
synonymiques) ; ou bien encore, quil sagisse des interactions langagières
dans la classe (maître
élèves) qui recourent à la synonymie (la feuille ou la copie ; le rond ou le cercle), au même titre
quà la paraphrase (visée explicative).
Au-delà des situations dapprentissage, tout scripteur, quelles que soient
sa maîtrise langagière et
sa capacité métalinguistique à verbaliser un problème décriture lié au
traitement synonymique, a
rencontré la double question des synonymes : jugement déquivalence sémantique
ou recherche de
lunité manquante (chercher un synonyme pour dire..., qui aille avec..., pour remplacer...).
La synonymie fait donc symptomatiquement surgir deux lignes de fracture :
Une problématique qui sera jugée plus ou moins pertinente, selon que lanalyse
est indexée,
dans le champ de la sémantique, à un paradigme ou à un autre, lun des
clivages sopérant,
semble-t-il, par rapport à lhéritage saussurien (continuité ou rupture) ;
Un modèle sémantique qui vise une description des effets de sens en réception,
minorant du
coup la prégnance des usages et des normes (Frei, Grammaire des fautes).
La présente livraison de Pratiques na dautre but que de contribuer à éclaircir ce statut ambigu de
la synonymie. Léconomie générale du sommaire fait se succéder des contributions
théoriques, qui
empruntent leur conceptualisation à des modèles qui peuvent être concurrents,
et des applications
pratiques particulières sur des items lexicaux apparentés à des synonymes.
Dune manière plus
large, on conviendra à la lecture des articles que tous, en dépit des divergences
théoriques
(sémantique lexicale, sémantique cognitive ou constructivisme), font lhypothèse
que la synonymie
peut constituer, au moins provisoirement, un analyseur intéressant des
difficultés théoriques à
décrire le sens des mots.
Dans son article, « La synonymie-identité de sens nest pas un mythe », Georges Kleiber,
après avoir rappelé un autre paradoxe de la synonymie (« la relation la
plus facile à définir, mais
aussi la plus difficile à maintenir »), réfute les trois arguments (sémiotique,
linguistique, et
sémantique) qui sont fréquemment avancés pour discuter de lexistence de
la synonymie. La
réfutation de Kleiber souligne à plusieurs reprises que loubli du « mot »
(du signe complet, les deux
faces et les deux axes) a pu fausser les discussions sémantiques quand
elles contestent la validité
de la synonymie absolue comme relation didentité de sens.
Pierre Cadiot pour sa part, dans un article intitulé « Couleur des mots
ou synonymie », reprend,
bien que sous un éclairage, on sen doute, différent de celui de Kleiber,
lidée que la synonymie
engage lunité lexicale tout entière et sa valeur en discours. Lauteur
note toutefois que la notion,
inscrite dans une tradition de sémantique référentielle, perd de vue le
motif du mot, lui préférant des
acceptions limitées, cest-à-dire réduisant la signification à un sens
lexical isolé. Avec le concept de
motif (Cadiot et Visetti 2001 : 97-127), cest linstabilité de la forme
sémantique qui est soulignée,
dune part dans ses évolutions diachroniques et la possibilité dune rétroaction
sur un sens historique
(train, habiller), et dautre part dans sa composition hétérogène (la motivation
née dun composant
morphologique, par exemple). Le motif désigne le noyau sémantique qui reste
soumis à déventuels
changements, dès lors que le mot est inséré en discours et profilé, stabilisé
par le contexte. Ce
cheminement conduit Cadiot à conclure, contrairement à Kleiber, quil ny
a pas de « synonymie au
sens fort » et que la notion demeure peu compatible avec un modèle qui fonde
une construction
dynamique du sens sur la complexité et linstabilité des motifs sémantiques.
Quant à Pierre Jalenques, il ébauche méthodiquement les étapes dune analyse
sémantique
constructiviste en lappliquant à deux verbes «synonymes», laisser et garder.
Les deux formes
schématiques, distinctes, qui décrivent la construction du noyau sémantique
de chaque verbe,
conduisent lauteur à réfuter la synonymie comme relation absolue et hors
énoncé. Sil y a encore
lieu de concevoir un lien synonymique, il faut lui réserver lapplication
locale, et partielle, de
léquivalence des deux énoncés (et non plus de deux unités lexicales).
Jacques François Fléchage synonymique ou analyse componentielle dans lexamen
de la
polysémie verbale ? Affecter vs compter poursuit son investigation sémantaxique
sur les verbes
et la polysémie. Il confronte, au sujet de deux verbes polysémiques, affecter
et compter, les
résultats obtenus par des démarches et des outils différents. Les synonymes
du dictionnaire
électronique du CRISCO, par le biais dun fléchage « continuiste », se montrent
dautant plus
opératoires que le verbe présente une polysémie taxée dhétérogène (affecter).
Loutil syntaxique,
qui discrimine des distributions et des traits syntaxiques, débouche sur
un résultat contraire : il est
mieux adapté au verbe à polysémie homogène (compter).
Ce numéro de Pratiques sur la synonymie intègre lhistoire de la langue
et lanalyse du discours
lexicographique, grâce à un article de Gilles Petrequin La synonymie au
XVIIe siècle : une
évolution conceptuelle et pragmatique qui interroge le dictionnaire de
Richelet (1680). Lenquête à
laquelle se livre lauteur présente notamment lintérêt de souligner le
croisement qui sopère en cette
fin du XVIIe siècle entre une conception rhétorique (les binômes synonymiques)
et la genèse du
discours lexicographique (le paradigme de synonymes en langue).
Denis Apothéloz, pour sa part, clôt provisoirement léventail des conceptions
présentées, en se
décentrant sur une question daspect, puisquil interroge « La quasi-synonymie
du passé composé et
du passé surcomposé existentiels ».
Enfin, le seul article qui sappuie sur des discours effectifs, est celui
de Michelle Lecolle De la
synonymie, vue à travers les emplois des mots synonyme, synonymie et synonymique
dans les
textes. Lauteur se fonde sur un corpus large pour établir ce que sont
les représentations et usages
communs de la notion, quand elle est envisagée par des non spécialistes.
Le résultat est assez
illustratif de ce quon pourrait identifier comme une figure de mots. En
effet, nommer synonymes des
mots qui nen sont pas (par exemple profit et vol, sous la plume de Proudhon)
revient au plan
rhétorique à opérer un rapprochement paradoxal entre des notions plutôt
antonymiques ou des
réalités quapparemment tout sépare.
Les traits discriminants (les nuances), ou le soutien des synonymes pour
découvrir le noyau de
sens original dune unité lexicale
Les contributions qui analysent des binômes particuliers ont en commun
de toutes récuser la
synonymie des unités retenues. Dune certaine façon, dans cette grande
partie, on peut voir la
synonymie comme une méthode opératoire, incluse dans un dispositif plus
large et complexe de
comparaison. Le synonyme, et sa non permutabilité, prend alors la fonction
dune sorte de
catalyseur sémantique, pour sa vertu à faire apparaître un effet de sens
de lautre terme, mal perçu
jusque-là. Les traits différenciateurs de K. Baldinger (1984) lemportent.
Cest ainsi que, dans son article « Jalousie et envie, laffectivité tout
en nuances », Arkadiusz
Koselak semploie à montrer que jalousie et envie représentent des affects
contrastés, notamment
pour laxiologie, le rapport à lobjet et la relation des « actants ». Le
recouvrement synonymique des
deux termes envie et jalousie, étroit si lon sen tient au seul domaine
affectif, offre un exemple de
choix pour discuter du champ ouvert par le concept de volition, du besoin
au désir. Les collocations
de lacception modale mériteraient, tout particulièrement, un examen approfondi
(avoir envie/besoin
de). Toujours au chapitre des applications, trois articles échappent à
la catégorie nominale pour
interroger la relation de synonymie. Dorota Sikora, « Arriver et venir quand
la deixis fait (et ne fait
pas) la différence », sappuie sur les données de la deixis pour dégager
les propriétés sémantiques
de chacun des deux verbes. Corinne Féron et Danielle Coltier, procèdent
quant à elles à un examen
de nature locutoire et vériconditionnelle (savoir et vérité) pour spécifier
l« Étude sémantique des
unités censé / réputé / supposé » et contester la synonymie des unités choisies.
De leur côté, Marie
Lammert et Hélène Vassiliadou partent de ladverbial type, dans lensemble,
et examinent,
différentiellement, les synonymes que livrent les dictionnaires. Le résultat
des comparaisons
entreprises engage des opérations sémantiques assez fondamentales : « de
la généralité à la
quantification totale en passant par lapproximation ». Lanalyse de Sandrine
Stein-Zintz revient à la
catégorie nominale, même si lon peut penser que certaines unités sont
« plus nominales » que
dautres ! Le trio examiné, part, partie et portion, laisse présager que
la saisie de portion sera une
saisie plénière pour un terme plutôt monosémique. La base commune de part
et partie, au
contraire, autorise lhypothèse dune saisie précoce et en quelque sorte,
abstraite (lopération de
division, de partition), pour part et dune polysémie supérieure pour chacun
des termes.
Lentrée didactique du numéro ne présente quune seule contribution, celle
de Claudine
Garcia-Debanc et alii qui, postulant la nécessité dapporter des aides
lexicales à des élèves qui
écrivent, développent lexemple des verbes de déplacement dont la thématique
est retenue pour une
activité de classement (observation de la langue) et ensuite pour un travail
de production écrite où
les verbes étudiés sont réinvestis. À la relation de synonymie est préférée
une typologie critériée des
hyponymes de se déplacer. Larticle témoigne, par les interrogations quil
soulève, que le
recensement et lanalyse des besoins didactiques (formation des maîtres
et compétence lexicale des
élèves à renforcer) doivent être poursuivis.
Enfin, dans une notule bibliographique, Patrick Dendale clôt le dossier
en répertoriant les articles
de linguistique française qui ont été publiés dans la période récente et
qui ont comme point commun
de constituer des analyses contrastives (par exemple néanmoins, toutefois...).
Caroline Masseron
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