N° 135/136
« Questions de style »
Il est habituel, depuis longtemps, de souligner dune part quil y a une
évidence des faits de style
limitation des comportements, le pastiche des discours, le dévoilement
des apocryphes... attestent
de leur existence dautre part quil est indéniablement difficile de statuer
sur leur définition, à
preuve la coexistence de plusieurs conceptions de la stylistique. Et cependant,
dans un monde
théorique en éclats ou en recomposition, la notion de style (comme celles
dauteur, de genre, de
contexte...) fait lobjet depuis quelques années dun salutaire retour
réflexif et épistémologique, ainsi
quen témoignent un nombre appréciable de publications. Ce réexamen est dautant plus
nécessaire quil sagit dune notion complexe,renvoyant à des pratiques diversifiées.
Ainsi, la langue ordinaire recourt au terme de « style » pour désigner des
modes de comportement
humains très divers, du style de vie (Shusterman, 1997) au style vestimentaire,
par exemple, ce que
soulignait déjà Furetière dans son Essai dun dictionnaire universel (1684) quand il écrivait : « Style
se dit aussi de la manière différente dont chacun se comporte en ses actions.
Sil ne vous a pas
rendu les livres que vous lui avez prêtés, cest son style, il a accoutumé
den agir ainsi. » Ce dont
rend compte la sociologie, à laide des concepts d« habitus » ou d« hexis
corporel » et que lon
décrit, quand il sagit de comportements langagiers analysés dun point
de vue interactionnel ou
communicationnel en terme de « style culturel » (Blum-Kulka, 1990), « style
communicatif ethnique »
(R. Scollon et Scollon, 1981), « style interactionnel » (Byrnes, 1986), « style
conversationnel »
(Tannen, 1982). Dans le domaine artistique, le style concerne des pratiques
artistiques aussi
diverses que la littérature, la peinture, la musique, larchitecture (dextérieur
comme dintérieur), etc.,
et réfère à des pratiques collectives (style datelier, dépoque, décole,
de genre) ou à des usages
idiosyncrasiques (style dauteur).
Nous ne reviendrons pas ici sur lhistoire de la stylistique dans le système
scolaire et universitaire
en France (Jey, 1998, Karabétian, 2000), nous nous bornerons à constater
que dans les années
1960 la conception du style dominante, sous linfluence de Marouzeau, 1941
et de Cressot, 1947, a
pour caractéristiques principales dêtre :
esthétisante : contrairement à la position de Bally, le style est réservé à la littérature
et la densité
stylistique est attribuée à la forme poétique ;
intentionnelle :le style est un acte volontaire de choix parmi les disponibilités que fournit
la
langue, acte quil revient dinterpréter dans le cadre dune référence
privilégiées accordée à la
psychologie de lauteur ;
expressive, que cette expressivité soit mimétique, au sens où il sagit dattribuer
à lécrivain la
faculté daffecter aux phénomènes grammaticaux (parties du discours, ordre
des mots...) la
possibilité de « peindre » la réalité évoquées par le texte, ou quil sagisse
dune expressivité
subjective au sens où les faits stylistiques retenus sont censés correspondre
à un état psychique (de
lauteur ou dun personnage) quils révèlent, voire renvoient à la vision
du monde dune collectivité ou
dune époque ;
atomiste, le style se définissant comme un ensemble discontinu de traits différentiels
et
singularisants.
Autant de postulats et de présupposés théoriques qui vont faire lobjet
de critiques radicales,
quelles portent sur lintentionnalité et lillusion du sujet développée
par Foucault ou par le
déconstructivisme derridien ; sur la description du style en terme décart
(pour une critique voir N.
Geunier, 1969) par rapport à une norme jugée indéfendable compte tenu de
laspect polylectal de
toute langue et de lhétérogénéité constitutive des discours (J. Authier-Revuz,
1995) ; sur la limitation
du style au seul domaine de la littérature...
Il sensuit quà cette époque la stylistique sest vue au mieux appareillée
à de nouveaux
paradigmes tels que la sémantique structurale, la sémiotique narrative,
la poétique... Pour différentes
quelles soient, ces théories ont en commun des postulats quexplicitent
P. Guiraud (1963) dans son
ouvrage intitulé Essais de stylistique : le texte littéraire est un objet linguistique, il est un langage de
connotation, il doit faire lobjet dune étude immanente... Ce textualisme
émergent sest trouvé en
phase avec la stylistique anglo-saxone de lépoque (« La stylistique est
une branche de la
linguistique, mais une branche concernée par le traitement des variables
dans un texte dans son
entier » affirme R. Fowler dans son Essays on style and language, 1966). Il a aussi été consolidé
théoriquement par les travaux des formalistes russes (voir, par exemple,
V.V. Vinogradov (1922)
dans T. Todorov (1965)). Il subira très vite la concurrence des modèles
générativistes (le texte
comme productivité qui change les règles), ou linfluence des théories
bakhtiniennes (le texte comme
« espace dialogique »). On peut dire que depuis cette époque la stylistique
connaît une crise
structurelle qui saccompagne dun réexamen du style (sa définition, son
objet, ses méthodes
danalyse).
En ce qui concerne les Sciences du langage, la stylistique linguistique
que lon doit à Bally (1905)
sest dabord intéressée aux « faits dexpression du langage organisés au
point de vue de leur
contenu affectif, cest-à-dire lexpression des faits de la sensibilité
par le langage et laction des faits
de langage sur la sensibilité », mais il aura fallu attendre les recherches
de type sociolinguistique, en
particulier de Labov, pour obtenir des descriptions des variétésde la langue, quon les appelle
styles, registres, niveaux de langue, parlures, sociolectes... jusquaux
usages plus singulièrement
marqués que sont les « idiolectes ». (cf. Détrie 2005, Rabatel, 2005). On doit aussi à la
sociolinguistique davoir montré que la conception des styles comme variétés
est trop statique dans
la mesure où elle ne rend pas compte de lavariation, telle quelle est dépendante des interactions
(situation, actants, action discursive, enjeux...).Les influences convergentes des linguistiques de
lénonciation, de la sémantique interprétative, de lanalyse de discours,
des travaux littéraires sur les
genres, ont mis au centre de leurs préoccupations linterrelation des scènes
dénonciation et des
genres, invitant à repenser la dialectique du singulier et du collectif
à partir du dialogisme radical de
la langue.Il sensuit, comme en atteste ce numéro de Pratiques :
que la notion de style sapplique à tous les discours, quils soient professionnels
ou privés, quils
soient oraux ou écrits, quils soient scientifiques ou fictionnels... et
ne saurait être réservée à la seule
littérature,
que de même que dans les interactions on négocie son statut, sa place,
son image (Goffman,
1974) à laide de choix et de variations stylistiques, de même en littérature,
la « position » quoccupe
lécrivain dans le champ littéraire a partie liée avec les « postures » quil
adopte (Meizoz, 2003), en
fonction de facteurs qui surdéterminent pour une part importante le choix
des scènes génériques
quil effectue, les scénographies énonciatives quil propose et les styles
quil se construit
(Maingueneau, 2004). On voit ainsi que le style, lorsquil est relié à
la figure de lauteur, à ses
« modalités dêtre écrivain » (Heinich, 2000) met en corrélation des phénomènes
dethos discursif
(individuel ou collectif), des postures décriture et des positionnement dans linstitution littéraire ;
que de même que tout locuteur est pluri-style, toute fiction (romanesque
ou théâtrale) est
dialogique et polyphonique au sens où elle multiplie les styles dans une
même uvre (voix, et
parlures quelle affecte aux personnages) ; le tout sous la gouverne dun
processus de stylisation
englobant, lui-même dépendant de létat historique du champ littéraire
(cf. Petitjean et Privat, 2007
pour les enjeux et modes de stylisation deffets de voix populaires dans
les fictions) ;
que le style des auteurs gagne, comme le proposent les généticiens, à
être pensé sous la forme
dune modélisation des opérations scripturales par lintermédiaire dune
objectivation des styles de
scription, eux-mêmes examinés sous langle de la dynamique de lécriture (cf. A. Grésillon, 1994 ; M.
Contat, D. Ferrer, 1998, A. Herschberg Pierrot, 2005...).
que tout style, on le sait depuis la rhétorique, estvalué, sert dinstance de placement et de moyen
dévaluation sur le marché linguistique et des biens symboliques, comme
lont montré tant Labov que
Bourdieu. Lattention au style, consubstantielle à toute expérience esthétique,
se manifeste par la
présence de prédicats « caractérisants » ou « déterminatifs » saturés de propriétés
évaluatives ou
affectives (Vouilloux, 2005).
On comprend que lélasticité définitionnelle du style, dans ses usages
empiriques ou théoriques, la
diversité de ses théorisations rhétorique, poétique, herméneutique, linguistique
y compris à
lintérieur de « la » stylistique stylistique des auteurs, stylistique des
genres - soit source de
difficultés pour la didactique du français. En effet, la notion de style
est massivement sollicitée dans
lenseignement de la littérature, dans celui des écrits dinvention ou
des écrits argumentatifs, à
travers les notions de style, de registre, dethos, de correction du style
(de la langue), mais son statut
théorique, de même que celui de la discipline dite « stylistique » ont fait,
et continuent de faire, lobjet
de débats et de polémiques. Et cela dautant plus que ces dernières années
le style a fait lobjet de
multiples définitions ou tentatives dobjectivation, selon quelles proviennent
de lieux théoriques aux
frontières elles-mêmes mouvantes : sémio-poétique (G. Genette, 1991, J.-L.
Schaeffer, 1997),
sémio-linguistique (J. Fontanille, 1999), sémantique textuelle (F. Rastier,
1994), génétique des textes
(A. Herschberg Pierrot, 2005), esthétique (N. Goodman, 1992, B. Vouilloux,
2005), littérature (L.
Jenny, 1993, 1997, 2000, D. Combe, 1991, J.-P. Saint-Gérand, 1995, 1996,
A. Compagnon, 1998).
Dans ce contexte, le présent numéro de Pratiques, intitulé Questions de style, sest vu contraint
de limiter la part réservée à la didactique au profit dune mise au point
problématisée sur ce que peut
recouvrir la notion de style, en extension comme en compréhension.
Ce réexamen est dautant plus judicieux que la notion didiolecte vient opportunément dêtre
réinterrogée par des linguistes.
Dans leur introduction au n° 44 des Cahiers de praxématique, 2005, consacré à « Lidiolecte. Du
singulier dans le langage »,Détrie et Neveu montrent quen dépit de ses contours incertains, la
notion didiolecte est apparue comme un outil qui, sur le socle des singularités
langagières, aussi
complexes soient-elles (cf. les grammaires polylectales), a permis de mettre à mal un certain nombre
de zones de fragilité dans la notion de style : ainsi de la notion de « langue
dauteur » (Riffaterre,
1971), de la discutable notion décart, etc. En ce sens, lidiolecte a
joué, à légard du style, un rôle
critique appréciable. Mais, en dépit des propositions de Rastier, 1994
et 2001, on mesure bien,
aujourdhui, la difficulté de fonder en langue la notion encore mal définie
de style grâce à celle
didiolecte, au point quon peut sinterroger sur lambition de faire de
lidiolecte la « raison dernière »
ou le substrat scientifique du style.
Le style est traversé de tensions entre un pôle singularisant (« un » style,
comme ensemble de
traits génériques, ou « le » style, comme forme singulière) et un pôle universalisant
(« du » style),
sans quil y ait une contradiction entre le singulier pluralisable (« un
style ») et le singulier massif
(« du style »), puisque les deux acceptions sarticulent dans lexercice
du langage (Jaubert, 2005).
La notion de style est précisément utile pour penser ces tensions, alors
que lidiolecte ne peut en
rendre compte : on ne parle pas didiolecte romantique ou didiolecte sublime,
on change plus
facilement de style que didiolecte... En revanche, lidiolecte aide à
penser les processus de tension
singularisante configurés par la dimension sociale du matériau langagier
et par le jeu interactionnel,
afin de rendre compte de la co-construction interactionnelle des identités
et des singularités
langagières.
Au-delà de ses relations avec lidiolecte, la notion de style pose bien
dautres problèmes, car elle
renvoie à dautres notions avec lesquelles elle entre en interaction, quelle
les subsume ou les
particularise (énonciation, registres, ethos. Entre des positions extrêmes
du type « je dirais que la
stylistique nexiste pas mais que tout est grammaire » (Gardes Tamine, 2005)
et « le fait de style,
cest le discours lui-même » (Genette, 1991), on comprend que le concept
de style soit dun
maniement délicat voire impossible autrement que sous la forme dune notion
empirique. Il est vrai,
comme le rappelle Saint-Gérand, 1995, que « le style dune uvre déborde
la seule énumération
des constituants de son langage » et implique une « vision du monde », cest-à-dire
« des valeurs
politiques, idéologiques, éthiques, esthétiques ». Il est vrai, encore,
que « Les caractéristiques
sémiologiques, linguistiques et esthétiques se combinent dans le procès
de signification du texte ».
Cest pourquoi il serait judicieux que les études stylistiques fassent
lobjet dapproches
pluri-disciplinaires réunissant en particulier les littéraires (historiens
et comparatistes) et les
linguistes. Lenjeu est de mettre fin à la division du travail intellectuel
entre les études externes
(historiques, sociologiques...) et internes (linguistiques, sémiotiques...)
et lon peut en dire autant à
propos du genre ou de lauteur. Démarches qui ouvrent la voie à un travail de constitution et de
traitement de corpusindispensable si lon veut configurerles investissements dun discours
singulier au sein dun jeu kaléidoscopique entre les normes de la langue,
celles du dicible et du
scriptible quimpose le champ littéraire et les multiples relations intertextuelles
ou échanges
interdiscursifs.
Autrement dit, nos interrogations présentes à propos des pratiques de styles ont pour objectif
moins de critiquer, preuves à lappui, lexistence détudes éclectiques
et faiblement théorisées du
style ou des styles que de rendre compte des tensions entre le style et
les styles, selon des visées
singularisantes ou génériques qui sont toutes travaillées par des processus
socialisés de
singularisation au cur des mécanismes dactualisation du langage.
Les deux premiers articles revisitent la problématisation générale du style. Alain Rabatel ouvre le
numéro en proposant un cadrage général des relations entre style, ethos
et idiolecte à partir de la
dialectique du singulier et du social. Dans une première partie, il montre
que les diverses approches
historiques et théoriques du style se répartissent selon limportance accordée
à lun des ces pôles, et
que seule une approche moniste est de nature à rendre de compte de lensemble
des phénomènes
en tension selon une approche continuiste de lactualisation. Dans une
deuxième partie, il définit
lidiolecte, comme une tension singularisante de soi pris dans la dialectique
coénonciative et
interactionnelle, lethos, en tant que parole incorporée à des fins argumentatives,
et le style comme
une recherche de laffirmation dune singularisation de la parole dans
le cadre du jeu avec les
contraintes socio-culturelles des genres, qui simposent aux individus.
Dans les trois cas, lapproche
moniste ne repose pas sur une sélection arbitraire de traits mais sur lensemble
du matériau
langagier (et des paramètres paraverbaux), rapporté à des genres, à la
dialectique du même et de
lautre ou à des fins argumentatives. Les processus de construction et
daffirmation de soi opèrent
ainsi dans des processus de singularisation socialisés de part en part.
Éric Beaumatin envisage le style dans sa nature discursive de débat portant, pour le
sujet, sur sa
relation à la langue à partir de la position idolectale que celle-ci assigne
au locuteur. Indifféremment
en principe à toute restriction de statut discursif (écrit vs oral, forme, genre...), lexistence dun tel
débat nest patente quen texte,i.e. dans limage rapportée (différée) dun discours, reçue par un
co-énonciateur adventice lui-même aux prises avec les mêmes questions.
Le cas traductif aide à
lintellection de la question du style en ce quil ressortit à la classe
générale des opérations de
transfert discursif, où un déjà-dit autorise lhypothèse dun intenté discursif
second ; en même temps,
le cas spécial du transfert inter-linguistique offre un point de vue grossissant
sur le phénomène plus
général de lexpérience que fait le sujet de lopacité de sa propre langue.
La médiation du traducteur
permet de comprendre quavant de fournir un texte ouvert à la question
stylistique il lui aura dabord
fallu faire dun pré-texte un discours, donc momentanément oblitérer tout
questionnement de style.
Les deux articles suivants sont consacrés à un retour historique qui interroge
la figure de Bally.
Anna Jaubert défend une conception continuiste de la langue au style, sortant de limpasse
artificiellement créée par lopposition entre une stylistique « ballyenne »
focalisée sur laffectivité
dans la langue, mais en réalité mal comprise (Adam, 1997 et 2006) et une
stylistique restreinte, se
réservant les uvres littéraires et lappréciation de leur singularité,
moins radicale quon sest plu à
le croire. En effet cette opposition est surmontable si, en prolongeant
les postulats guillaumiens, lon
revient au caractère dynamique de « lactivité de langage », et que lon interroge jusquau bout la
logique dune appropriation. Car le sujet parlant sapproprie la langue
et cette appropriation
engendre progressivement une émergence du style, perçu comme une valeur.
Dans sa genèse,
cette valeur peut être envisagée sous de multiples saisies, de lacception
minimale de lexpressivité
dans le discours, à lidée dune « forme singulière ». La charnière conceptuelle
de lappropriation de
la langue permet de proposer un cadre théorique englobant pour le processus
de la stylisation. En
articulant une relation à trois membres, langue, discoursetstyle, ce processus nous invite à une
mise au point sur le lien privilégié entre style et littérarité. Gabriel Bergounioux éclaire un aspect
méconnu de Bally, éditeur du luvre de Saussure. Le nom de Charles Bally
(1865-1947) est resté
associé à deux uvres majeures : lune en tant quéditeur, avec A. Sechehaye,
du Cours de
linguistique générale, lautre en tant quauteur et fondateur dune discipline : la stylistique.
Celle-ci,
qui se revendique de Saussure, apparaît pourtant en contradiction avec
les hypothèses cardinales
qui sont censées lavoir inspirée. On peut suivre, jusque dans létablissement
des formulations du
Cours, certaines inflexions apportées aux propos tenus par lenseignant pour
en faire un théoricien
moins en contradiction avec la « linguistique de lexpression » que construit
explicitement Bally, dans
le cadre dune « linguistique de la parole ». Les distorsions aboutissent
à réévaluer le rôle de la
psychologie et du sujet parlant en linguistique (de la sémantique aussi)
contre une conception
structuraliste de la valeur.
Le style est ensuite abordé à partir de létude des pratiques langagières
ordinaires, analysées soit
dans le cadre de lanalyse de discours soit dans celui de la sociolinguistique
et de lacquisition.
Sonia Branca-Rosoff confronte les styles littéraires aux pratiques langagières ordinaires.
Tout en
soulignant le côté flou du termestyle, tiraillé entre social et individuel (éléments paradigmatiques
renvoyant à des catégories pré-établies ou ensemble des traits caractéristiques
dun discours qui
permettent den éprouver la nature singulière) elle discute lintérêt dune
opposition entre idiolecte
et style littéraire, dichotomie qui aurait linconvénient de mettre à lécart la littérature
alors que ses
frontières apparaissent comme poreuses. En sappuyant, sur les principales
théories du style des
sociolinguistes et des analystes du discours, elle montre dailleurs que
la même tension entre
dimension collective et dimension individuelle se retrouve dans létude
des pratiques langagières
ordinaires, et que les critères dappréciation esthétiques jouent un rôle
important dans plusieurs
approches théoriques du style ordinaire, comme dans la perception spontanée
des locuteurs.
Françoise Gadetet Henry Tyne traitent du style dans une perspective de croisement entre
sociolinguistique et acquisition, dans laquelle une caractéristique des
langues savère partie
prenante de tout échange langagier, comme le montrent sa précocité dans
le développement de
lenfant, et sa persistance dans lobsolescence : cest le style, ou capacité
de tout protagoniste
déchanges langagiers de diversifier ses façons de parler en fonction de
la diversité de ses
interactions. Ils exposent deux conceptions du style à loral ensemble
de variétés définissables par
une liste de traits, ou bien phénomène dynamique plus global et cherchent
à mettre en lumière la
façon dont les usagers des langues « entrent dans le style » avec des ressemblances
et des
différences en langue première et en langue seconde. Plus largement, ils
dégagent ce que ces
processus nous apprennent dans une perspective de linguistique générale
et de linguistique
appliquée, les deux processus dacquisition permettant de souligner le
rôle fondamental de
linteraction.
Les deux articles suivants abordent la question du style dans les discours
scientifiques, plus
particulièrement dans les écrits des linguistes. Franck Neveu sinterroge sur le rendement et la
pertinence de la notion de style dans le cadre des discours scientifiques
portant sur les langues et le
langage. Dans la continuité des travaux récents sur lidiolecte, il sappuie
sur la notion de singularité
langagière, susceptible dêtre matérialisée dans lénoncé par des traits
idiolectaux. Lanalyse évoque
dans un premier temps le problème épistémologique de la forme des discours
scientifiques, puis
passe en revue quelques aspects de lidiomaticité du discours linguistique.
Enfin, elle examine
quelques-uns des principaux observables de la singularité langagière dans
le texte linguistique,
notamment le type de terminologie retenu (indicative ou cumulative, « émique »
ou « étique »), le
recours à la néologie ou au lexique de la langue commune, lusage des tropes,
la forme simple ou
complexe des prédicats dénominatifs, les marques du positionnement épistémique
de lauteur.
Fanny Rinck sintéresse au genre de larticle de recherche en linguistique et aux
styles au sens
dusages singuliers quun auteur fait du genre. Elle se base sur une approche
stylométrique et sur
les méthodes de la linguistique de corpus pour mettre en évidence les caractéristiques
spécifiques
des textes de quinze auteurs au niveau morpho-syntaxique et lexical. Lanalyse
montre que
certaines sassimilent à un usage idiomatique de la langue et du genre,
aux plans syntaxique,
énonciatif et argumentatif. Dautres sont liées aux concepts abordés dans
les articles et au type
détudes qui y sont présentés. En comparant en quoi le genre varie avec
lauteur et
indépendamment de lui, on rend compte de la tension entre normes individuelles
et collectives du
genre et la singularité des textes en termes de profils qui structurent
de manière relativement stable
le genre et le champ considéré.
André Petitjean, quant à lui, tente de rendre compte des caractéristiques idiolectales
de lécriture
romanesque de M. Duras, par le biais dune étude des « portraits ». Pour
ce faire, il a recours
successivement à une approche poéticienne de ce genre de descriptions,
à une analyse linguistique
des expressions référentielles qui permettent de textualiser les personnages
et à une description
sémiotique du fonctionnement narratif des portraits dans léconomie interne
des romans. Il apparaît
ainsi quil existe une interaction entre des stylèmes génériques (formes
conventionnelles et
prototypiques des portraits héritées de la rhétorique) et des stylèmes
de littérarité singulière qui
exemplifient les variations idiolectales opérées par M. Duras.
Deux articles sont consacrés aux approches génétiques du style. Anne Herscherg Pierrot
aborde les styles de la genèse des uvres. Le style, en rhétorique et en
histoire de lart, est
considéré classiquement comme une catégorie générale stable. En littérature,
en revanche, dans la
modernité, il relève de la singularité, il est un processus dindividuation
de luvre. Ce processus est
rendu particulièrement perceptible quand on prend en considération la genèse
des uvres, les
manuscrits de travail des écrivains, qui, parfois, naboutissent pas à
un texte achevé. On peut alors
saisir le style en formation, non pas comme une série de variantes du manuscrit
final ou des
versions imprimées (comme le faisait la stylistique dAlbalat), mais véritablement
dans ses
transformations avant-textuelles. Dès lors, ce que découvre le lecteur
généticien dans les scénarios,
les esquisses et les brouillons, ce sont les tensions de lécriture, lhétérogénéité
et la pluralité de
styles, liés à la diversité des phases de la genèse, à la spécificité temporelle
et spatiale des pages, à
la polyphonie et au dialogisme. Stéphane Bikialoet Sabine Pétillon proposent, dans le cadre de
la production écrite, une modélisation des pratiques de la phrase
décriture que sont pour tout scripteur, novice ou expert lajout, la
suppression, la substitution et
le déplacement comme desinvariants processuels. Ils analysent tout particulièrement, dans une
dynamique syntaxique, les praticiens de lajout et de la suppression, en
la croisant avec lélasticité
du langage définie par Greimas. Lanalyse des manuscrits de Leiris montre
en effet que ce dernier
relève de ce que Barthes appelle les « esprits à catalyse », tandis que Chateaubriand
sapparente
aux « esprits à ellipse » chacun travaillant, pour lamplifier ou le réduire,
le volume textuel du texte
en devenir. Lobjectif ultime de ces analyses est détablir non pas une
nouvelle définition du style
dauteur, mais de proposer des profils de praticiens de la phrase, profils appliqués aux textes
littéraires (écrivains/hyper-experts) comme à lécriture non créative (écrivants/experts).
Le numéro sachève par trois articles qui traitent du versant didactique
du style. Le projet de
Caroline Masseron est double : dune part, inspiré par les travaux de Chervel, il consiste
en une
ébauche de cadre historique et didactique, pour comprendre les évolutions
historiques de
lenseignement de la grammaire (dans ses rapports avec celui de lécriture),
et dautre part, ce cadre
(en trois paradigmes : mot, phrase, texte) étant posé, le projet est danalyser
plus précisément le
phénomène de lellipse et den identifier le statut. Fondamentalement, lellipse est une figure de
construction (Dumarsais, Beauzée, Condillac) qui sanalyse dun point de vue grammatical. Se
définissant comme la « sous-entente » dune forme-sens qui a été effacée,
lellipse engage un
modèle du texte, de sa production et de son interprétation, qui est coopératif ;
ce qui explique la
difficulté (en compréhension) de certaines ellipses quand les connaissances
du monde ne sont plus,
ou trop faiblement, partagées. Issue dune grammaire « générale » lellipse
comme « figure de
construction » engage une conception stylisée de « la phrase » (période). Larticle sachève sur des
propositions de travail en didactique de la langue, conçues comme des entraînements
possibles à la
réception ou à la production dellipses.
Catherine Boré se propose de cerner lécriture scolaire comme appropriation de la langue
par le
sujet scripteur. Ce dernier est défini par linscription quil fait de
lui-même et dautrui dans la langue,
inscription dont lexpérience montre que les marques en sont défaillantes.
Avant de parler de
« style » scolaire, elle recourt à lidiolecte, vu comme un « négatif de la
langue » relevant dune
« stylistique des erreurs ». La lecture de lénonciation continue des brouillons
permet dobserver,
chez des élèves de 8 à 11 ans, comment seffectue la transformation de lidiolecte
« négatif ». On
parlera de « style » alors pour signifier tantôt la variétédes passages de lidiolecte au stéréotype,
tantôt le caractère imprévisible de la « transformation » de structures stéréotypées.
Éric Bordas montre que la lecture des rapports de jury des épreuves de grammaire et
stylistique
au CAPES et à lagrégation de Lettres Modernes, depuis leur création dans
les années 60, révèle
labsence totale de pensée théorique dans leur conception et leur présentation.
La « stylistique » est
lorientation dun contenu, mais lessentiel reste le respect de la forme
du commentaire de texte, dit
« commentaire composé ». Sur ce point, tout le monde est daccord, mais lexamen
du contenu en
question découvre des positions infiniment plus mouvantes. Dans la perspective
de préparation
pédagogique des futurs enseignants de français, la stylistique est une
pure pratique, sans théorie
linguistique ni textuelle. Après avoir retracé lhistorique de cet état
des pratiques universitaires,
lauteur fait le point sur la situation contemporaine et propose quelques
modifications que lon
voudrait croire possibles et constructives.
André PETITJEAN, Alain RABATEL
Notes
(1) Barthes parlait du « fait indéniable » quest le style (Barthes, 1976,
1995 : 425).
(2) « Style et fait de style : un exemple rimbaldien », Adam, J.-M., in Quest-ce que le style ?, ss. la dir. de
G. Molinié et P. Cahné, PUF, 1994 : « Stylistique littéraire : un « retour »
ambigu », Adam, J.-M. Le Français
Aujourdhui, n° 116, 1996 ; Le style dans la langue : une recomposition stylistique, Adam, J.-M., 1997,
Delachaux et Niestlé ; Les enjeux de la stylistique, Langages 118, 1995, D. Delas (éd) ; La stylistique et son
domaine,LInformation grammaticaleLa stylistique française en mutation, 1997,
M. Frédéric, Bruxelles, Publication de lAcadémie royale de Belgique ; Actualité de la stylistique, 1997 M. Van
Buuren (éd), Amsterdam, Atlanta, Rodopi ; Langages de lart et relations transesthétiques, 1997,B. Vouilloux,
Paris, Editions de léclat ; Histoire des stylistiques, 1999, E. Karabétian, Paris, Armand Colin ; La stylistique
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2004, C. Noille-Clauzade Paris, Flammarion ; Luvre en souffrance. Entre poétique et esthétique,2004,
B. Vouilloux, Paris, Belin ; Le style en mouvement, A. Herschberg Pierrot 2005 ; Paris, Belin ; La langue, le
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C. (éds) 2005, Paris, Editions Limproviste ; Lidiolecte. Du singulier dans le langage,Cahiers de praxématique
44, 2005, C. Détrie et F. Neveu (éds) ; Pensée du style, style de pensée,Critique 718, 2007.
(3) Une partie de cette introduction provient dune communication prononcée
par A. Petitjean lors du colloque
de Besançon (octobre 2007) intitulé « Linguistique et Littérature, Cluny
40 ans après ».
(4) En revanche, il semble quon observe des résistances et, à ce titre,
des traces de lapproche dualiste du
style dans les difficultés dévaluation des figures en fonction de ce
quelles permettent de penser parfois de
façon inattendue ou involontaire. Si la conception des figures comme joliesse
dexpression recule, celle qui
consiste à penser au positif lopacification de la langue par la dynamique
figurale et notamment le
développement de relations auxquelles le locuteur na pas nécessairement
pensé ou auxquelles il ne voudrait
pas accorder de lui-même un crédit important, etc. nest pas toujours
pratiquée par les enseignants, ne
serait-ce que parce quelle est difficilement évaluable, sauf à bousculer
le cadre des évaluations personnelles.
Quoi quil en soit, cette approche positive de lopacification est à mettre
en relation avec les concepts de
productivité et de signifiance (Kristeva) : le texte comme productivité
(non comme produit) est « le théâtre dune
production où se rejoignent le producteur du texte et son lecteur : le texte
travaille, à chaque moment et de
quelque côté quon le prenne ; même écrit (fixé), il narrête pas de travailler,
dentretenir un processus de
production ; Le texte travaille quoi ? La langue. Il déconstruit la langue
de communication, de représentation et
dexpression (là où le sujet individuel ou collectif peut avoir lillusion
quil imite ou sexprime) et reconstruit une
autre langue, volumineuse, sans fond ni surface, car son espace nest pas
celui de la figure, du tableau, du
cadre, mais celui, stéréographique, du jeu combinatoire, infini dès quon
sort des limites de la communication
courante. » (Barthes, [1973], 2002 : 448).
(5) Cf. ces intuitions très fines de Barthes, à lorée dun programme de recherches :
« Partir de lidiolecte comme signature individuelle », pose très vite la
question des autres dans le soi : « Le
langage copie le langage ; une revue des formes de la copie littéraire ou artistique, ou, si lon préfère une
typologie des Faux (citation affichée, uvre dérivée, pastiche, parodie,
plagiat, faux) amène à dépasser la
notion didiolecte (primitivement retenue comme point de départ) et à voir
dans toute écriture, fût-elle
apparemment très individuelle, le fragment dun sociolecte ou langage de groupe. » (Barthes, [1971], 2002 :
985-987).
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