N° 129/130
« Textes - Contextes »
Le contexte est un objet linguistique paradoxal ; il est à la fois partout et mal identifié : il occupe par exemple (1) trois colonnes (soient quinze définitions et/ou références) du Glossaire de F. Gobert (2001), ou encore représente plus d’une soixantaine d’occurrences dans l’index du Dictionnaire de J. Moeschler & A. Reboul (1994), ce qui dans les deux cas n’est pas loin d’être un record ; mais, par ailleurs, il n’apparaît qu’une fois dans les « domaines de recherche » de l’annuaire des membres de l’Association des Sciences du Langage (2), et sa description dans le Dictionnaire de P. Charaudeau & D. Maingueneau (2002) tient en deux pages, soit l’équivalent de deux des notions qui le suivent,  cooccurrence et contradiction, dont on ne peut pas dire, et il n’y a évidemment là aucun mépris de notre part, qu’elles ne préoccupent pas de la même manière les linguistes... Autrement dit, si le  contexte est considéré comme « incontournable » aujourd’hui – ou depuis que les sciences du langage occupent les champs du texte et du discours (3) –, il est dans le même temps contourné (4) : on déplore son « absence de délimitation » (Gary-Prieur, 1999), ou sa « polysémie [...] qui le rend faiblement opératoire bien qu’il soit omniprésent dans le discours linguistique » (Neveu, 2000). Bref, cecontexte qui a massivement investi les recherches linguistiques – et, comme on vient de le rappeler, il l’a fait dans un grand nombre de leurs orientations actuelles : énonciatives, discursives, textuelles... mais encore : cognitives, socio-, psycho-, ethnolinguistiques – semble condamné à jouer le rôle ou tenir la place que lui assigne sa définition même : l’« arrière-plan »... Nous en voulons encore pour preuve l’article cité du Dictionnaire de P. Charaudeau & D. Maingueneau (qui dans le genre est l’un des tout derniers parus) : lorsque C. Kerbrat-Orecchioni y aborde la « réflexion récente sur le contexte », elle cite trois ouvrages (5), deux parus en 1992, l’autre en 1996 (6)... C’est dire qu’il est sans doute temps de donner à cette « réflexion récente » une autre actualité ! D’autant que leditcontexte, comme le fait remarquer F. Rastier dans un article paru plus récemment et qui depuis fait référence, pose un problème « ontologique » fondamental (7) : il « permet de révéler ou de souligner les aspects du changement épistémologique que connaissent les sciences du langage [aujourd’hui] » (1998 : 97) (8). * Notre propos avec ce numéro double dePratiques est donc d’abord de faire le point sur la question, dix ans s’étant écoulés depuis la livraison deScolia. Mais, après ce que nous venons de dire, nous ne prétendons pas épuiser le sujet ; comme P. Schmoll (1996) avec ses « Contexte(s) », nous nous attacherons à parcourir le plus largement possible la diversité, la pluralité des définitions, des approches, des utilisations de la notion. Le risque est bien entendu de laisser à l’écart des contributions importantes (9), mais on comprendra que nous n’ayons pu toutes les réunir ; cette précision tiendra lieu d’excuse, si l’on veut bien, et notre présentation tente et tentera dans la mesure du possible d’y remédier. Ceci dit, pour suivre les grandes lignes éditoriales de Pratiques, nous nous attacherons également, et le titre de notre numéro en témoigne, à envisager de manière particulière, sinon privilégiée, les relations qu’entretiennent contexte(s) ettexte(s). Sans prétendre, à nouveau, résoudre tous les problèmes que pose la définition de cette autre notion (cf. Adam in Charaudeau & Maingueneau, 2002 : 570-571), nous considérerons ici le texte soit – suivant une tradition « macrostructurale » (10) – dans sa dimension séquentielle, d’organisation, de liage, et de construction cohérente-cohésive (ce qui implique aussi des aspects psycholinguistiques) (11), soit – suivant une tradition d’analyses de discours – dans sa dimension générique de pratiques sociodiscursivement réglées (12). Toujours dans l’esprit de Pratiques, nous nous attacherons à prendre en compte les aspects didactiques de la question, autrement dit d’envisager du point de vue des enseignants et des apprenants les phénomènes ou les opérations de contextualisation, qui se déclinent sous des formes diverses. (Rendre capables de) comprendre/interpréter et (de) produire des textes, oraux ou écrits, de genres diversifiés, implique en effet des savoirs et des savoir-faire différents : des connaissances latérales de type contextuel qui permettent de construire le sens des textes à la différenciation entre contextualisation orale et contextualisation écrite ; ou encore à la production de discours contextualisés et décontextualisés... Dans tous les cas une réflexion de type « méta- » (-discursive, -textuelle) est requise, qui passe par la conscience de la variation de la langue, et de la variété des usages et des genres de discours en fonction des sphères d’activité. * Revue du sommaire Les contributions se répartissent en deux groupes, et vont grosso modo des théories linguistiques, et d’études de cas sémantico-pragmatiques, à des approches, et des pratiques, didactiques (mais aussi psycholinguistiques) du contexte. Nous les faisons précéder, comme une introduction à la diversité et à la complexité du thème, par une série d’entretiens que nous avons demandés à différents spécialistes, du contexte, du texte et/ou du discours. Entretiens d’ouverture Le premier à nous répondre est G. Kleiber (dont nous rappelons en bibliographie infra l’importante bibliographie qu’il a consacrée au sujet). Nous lui avons tout d’abord demandé de faire le bilan de la ou des suites qui ont pu être données à ses études. Son bilan, on le verra, est contrasté... L’entretien porte ensuite sur la contextualisation voire l’hypercontextualisation des études sémantiques aujourd’hui, et donc sur la question du sens comme réalité stable, objectivable, ou non. Ses réponses font écho à ce qu’on vient de rappeler des positions défendues, entre autres mais notamment, par F. Rastier. Le second entretien rassemble trois auteurs et tend à ce qu’ils confrontent leurs points de vue sur les rapports discours-texte-co(n)texte. À J.-M. Adam, il est notamment demandé de revenir sur la dichotomie texte-discours(+  ou – contexte ?), et sur l’évolution qui l’a mené de la linguistique textuelle à l’analyse textuelle des discours ; J.-M. Adam montre à l’aide de nombreux exemples, littéraires ou non, la richesse mais aussi la complexité d’une telle entreprise d’analyse textuelle et contextuelle des discours. L’auteur propose ainsi un large tour d’horizon et par là un profond questionnement épistémologique, de ce qui rassemble, divise aussi, encore, le vaste champ des « linguistiques du texte et/ou du discours ». B. Combettes se situe plus particulièrement sur le terrain de la macrosyntaxe (des connecteurs, des anaphores, des marqueurs de topicalisation...), même s’il demande que l’on prenne en compte l’arrière-plan cognitif (ou informatif, i.e. référentiel et fonctionnel). Il rappelle également la part qui doit revenir, dans les recherches textuelles, à la linguistique diachronique (13) et à la psycholinguistique (comme le fait par exemple dans ses travaux M. Charolles (14)). Enfin, c’est en analyste de discours que D. Maingueneau reprend et évalue diverses définitions du contexte ; mais cette « notion à géométrie variable » (selon l’expression d’A.-M. Chabrolle-Cerretini) se définit différemment suivant l’objet discursif auquel on tend à l’appliquer : conversation ou genre contraint... Il se positionne, comme J.-M. Adam vis-à-vis de « l’École française d’analyse du discours » (cf. pour une synthèse récente F. Mazière, 2005) et présente ensuite ses propres conceptions (les notions et outils qu’il a créés) sur le thème :  interdiscours,scène d’énonciation,cadre herméneutique. Comme ses collègues, l’auteur répond enfin à une question sur les « applications » didactiques que l’on a pu ou que l’on pourrait donner aux théories ou à leurs théories du texte et/ou du discours. Sophie Moirand aborde le contexte de deux points de vue : celui de la sociocognition qui s’interroge essentiellement sur « la mémoire des mots », celui d’une linguistique de discourscentrée sur l’hétérogénéité discursive ; leur conjugaison permet « d’expliquer les relations entre le sens linguistique, inscrit dans les formes du discours, et le sens social ». Comme J.-M. Adam et D. Maingueneau, S. Moirand situe ses travaux (les plus récents, sur les mémoires interdiscursive, collective) vis-à-vis de l’École française d’AD (« le sens se construit dans l’histoire à travers le travail de la mémoire, l’incessante reprise du déjà-dit », Maldidier, 1990 : 89), mais elle définit aussi sa conception d’un contexte dynamique par rapport à la schématisation de J.-B. Grize, et à la  situation de M. Bakhtine. Théories de référence et analyse de cas linguistiques La première série d’articles qui suit les entretiens (la différence est bien entendu dans le genre textuel et interlocutif, non la profondeur ou l’intérêt des propos !) peut se répartir elle-même en trois sections : Théories et modèles, Études de cas sémantiques et pragmatiques, (Con)texte et hypertexte. Théories et modèles Cette première section a été conçue comme un panorama – fût-il, on le répète, partiel. J.-J. Franckel commence par opposer le contexte à la situation.S’il rappelle que la distinction est connue (« la situation est de l’ordre de l’extralinguistique, du circonstanciel et du donné, lecontexte de l’ordre du verbal et du construit, le sens se donnant à l’intersection de ces deux sphères du monde et de la langue »), il montre rapidement, et longuement, qu’elle soulève divers problèmes : la « largeur » du co(n)texte, le « donné » qui est en fait « construit ». Son travail d’éclaircissement porte ensuite sur la distinction énoncé-énonçable (qui est une reformulation et une nouvelle analyse de la distinction énoncé-contexte/situation). L’auteur veut alors confronter et conjuguer régularité (« à chaque énoncé, un ou de mêmes types de contexte ») et singularité (« le contexte effectif n’est jamais que celui auquel on a effectivement affaire »). Autrement dit, il s’agit de « montrer que quelles que soient les circonstances toujours particulières d’une occurrence singulière d’un énoncé, il existe une régularité, une part répétable dans les paramètres constitutifs de ces circonstances  L. Filliettaz présente, dans cette section de modèles théoriques, le point de vueinteractionniste, et se positionne face à la pragmatique cognitive. Il veut montrer en effet que « l’installation progressive de la problématique de l’action dans le champ de la linguistique du discours conduit à dépasser une conception informationnaliste du contexte ». Ceci le mène à confronter deux notions : celle de  contexte interprétatif et celle de situation d’action, dans la perspective d’une « approche modulaire de l’organisation du discours » (cf. les travaux de l’École de Genève). L’auteur se livre dans sa première partie à l’évaluation de la distinction texte-contexte, en analysant deux conceptions du  contexte : le contexte comme environnement cognitif mutuellement manifeste (suivant notamment D. Sperber & D. Wilson), dont il souligne les mérites mais aussi les limites, puis le contexte comme situation d’action, qu’il défend... et illustre, longuement dans sa seconde partie, par une analyse de cas : l’argumentation dans les interactions scolaires. Pour clore cette section, A.-M. Chabrolle-Cerretini place si l’on peut dire le contexte dans d’autres perspectives. C’est tout d’abord une perspective historique. L’auteur rappelle, justement, et montre en détail, que lecontexte est apparu de manière décisive, sous la forme de la relation langue-culture-société, il y a deux siècles environ, comme notion-clé de l’anthropologie linguistique de W. von Humboldt. Sa seconde perspective est, disons, transdisciplinaire : A.-M. Chabrolle-Cerretini compare et confronte des définitions du contexte issues de la linguistique et de la stylistique, avant (et afin) d’étudier chez L. Spitzer les prolongements de la pensée humboldtienne. Dans sa conclusion, A.-M. Chabrolle-Cerretini revient sur la question de la subjectivité, dans de telles approches, et se demande comment elle est compatible avec une « communauté de locuteurs ». Études de cas sémantiques et pragmatiques F. Capucho prend pour cas la salle de classe, qu’elle traite, contextuellement parlant, comme lieu et situation d’interactions. Ainsi, qu’il s’agisse du modèle (interactionniste), de l’objet d’étude ou du corpus (échanges en classe de langue), cet article peut être rapproché de celui de L. Filliettaz (voir aussi infra les trois articles de la section Apprentissages et enseignements). Ceci dit, si l’étude linguistique porte avant tout sur des marques énonciatives (modalités et plus encore positions énonciatives), et si elle se fait aussi aux niveaux syntaxique et sémantique, c’est bien l’arrière-plan pragmatique qui domine encore. Mais le contexte est aussi ciblé, défini et analysé ici en termes d’institutions éducatives et donc politiques, de lieu de pouvoir(s) – autrement dit en termes de  situations de négociation de pouvoir(s). Faisant appel aux notions de face (E. Goffman) et de place (P. Brown & S. Levinson), F. Capucho veut montrer que, si les discours échangés véhiculent des représentations du pouvoir, et construisent aussi du pouvoir, en fin de compte, et quelles que soient les déclarations et les intentions « libérales » des « instructions officielles » ou des modèles didactiques dominants, c’est l’« ordre social traditionnel » qui continue de prévaloir dans ce contexte situationnel. Chez M. Lecolle, qui étudie les toponymes dans un corpus journalistique, le contexte est envisagé du point de vue de l’interprétation, et ce contexte d’interprétation est envisagé lui dans l’interaction de diverspaliers intertexte (thématique). L’auteur propose une analyse et défend une conception du toponyme « à rebours » de la seule univocité du nom propre, au vu la variété des valeurs sémantico-référentielles des toponymes  qu’il s’agisse de leur polyvalence intrinsèque (référent de lieu et/ou d’institution) ou des métonymies usuelles auxquelles ils peuvent se prêter. La prise en compte du contexte et (donc) la variété des valeurs dégagées peuvent conduire à plusieurs cas de figure : de l’interprétation sémantique et référentielle univoque à l’ambiguïté et à la compositionalité des sens. En ce qui concerne la composante thématique et son rôle sur l’interprétation, M. Lecolle rejoint la thèse de F. Rastier, selon qui « la détermination du local par le global s’exerce [...] de deux façons, par l’incidence du texte sur ses parties, par l’incidence du corpus sur le texte » (2001 : 109). F. Sullet-Nylander exploite également un corpus de presse, pour y étudier le discours rapporté et le conditionnel journalistique. Pour l’auteur, le contexte sera donc d’abord le journal, le texte journalistique, support, cadre de « prédilection » où apparaît cette forme modale. Ensuite, le contexte sera le paratexte, autrement dit la configuration ou l’architecture de l’article (corps, titre, chapeau...) où entrent (peuvent entrer) en résonance différentes occurrences de discours rapporté et de conditionnel journalistique, donc différentes formes de discours modalisé. Mais l’interaction de ces formes « médiatisées », soit d’une part leur répartition à différents endroits et niveaux du (para-) texte, d’autre part les réseaux et les échos qui en résultent, conduisent à prendre en compte, comme dans l’article précédent, un autre cadre contextuel : l’intertexte. De cette analyse « multicontextuelle », se dégagent ainsi diverses valeurs du conditionnel journalistique et différents types de rapport entretenus avec le discours rapporté. L’examen du corpus mène l’auteur à cette conclusion, ou du moins à ce constat : la valeur du conditionnel journalistique la plus représentée est bien celle de « l’emprunt de l’information à autrui » plus que celle de la « non-prise en charge », qui lui est habituellement attribuée. (Con)texte et hypertexte L’étude de D. Legallois sert de charnière avec les études inter- et paratextuelles précédentes. L’auteur, en effet, envisage l’hypertextualité sous sa forme non numérique, c’est-à-dire dans un corpus de textes « traditionnels » (« papier »), comme le faisait le précédent article (il s’agit en outre et encore d’un corpus journalistique), mais à la différence des corpus « hypertextuels » qu’analysent les deux contributions suivantes. Le propos de D. Legallois est d’abord de montrer que le texte est par définition, par principe, hypertextuel – et à l’occasion de rappeler, contre l’idée reçue, que « la structure hypertextuelle des textes sur supports numériques ne constitue pas en soi un mode d’organisation inédit ». L’auteur étudie donc un corpus de textes (non narratifs) pour montrer qu’ils sont « tissés », c’est-à-dire se construisent en « réseaux de phrases s’entrecroisant », et par conséquent qu’ils sont parcourus ou peuvent l’être de manière « non séquentielle ». L’observation porte sur des cooccurrences lexicales, et D. Legallois en tire qu’il faut distinguer deux niveaux ou formes d’hypertextualité : l’interne (les connexions effectives entre phrases d’un même texte) et  l’externe (les connexions virtuelles entre phrases de textes différents), qui est en outre constitutive d’une mémoire discursive. L’article de G. Achard-Bayle est basé sur un corpus numérique. Ce corpus est génériquement et thématiquement homogène (discours sur, référence à et dans des œuvres d’art (15)), mais il est divers des points de vue de la sémiotisation (textes et images en interaction quasi permanente) et de la médiatisation (oral/écrit, son/graphie/image). L’hypertexte est ainsi, en premier lieu, un  environnement électronique qui donne dutexteetde son  paratexte une représentation multimédia. Mais ce dispositif d’hypertextualisation, quelle qu’en soit la sophistication technique, n’empêche que le texte reste au cœur et à la base de la représentation. C’est l’hypertextualité du texte – et en cela on rejoint l’article précédent – qui rend la manipulation logicielle possible et efficace (quand elle l’est). La démonstration, plus que nécessaire dans pareil contexte, repose sur les expressions référentielles et montre combien ces dernières à la fois créent de l’hypertextualité « textuelle » et appellent, pour le genre textuel et la thématique artistiques retenus, le renfort de « l’hypertextualité » numérique. Mais aussi comment la manipulation de l’environnement multimédia peut perturber la référence et l’économie hypertextuelle propre ou « traditionnelle » du texte (16). L’article de S. Alvès clôt à la fois cette section Théories-modèleset Études de cas sémantico-pragmatiques et cette sous-section d’études de corpus hypertextuels et/ou d’un point de vue hypertextuel (en fait de texte il s’agit de conversations). L’environnement est encore ici  numérique, mais le contenu des échanges discursifs (conversations privées sur la Toile –  private chats) est bien analysé ou analysé avant tout comme un vaste réseau, d’interactions, de connexions, qui s’effectuent (autrement dit se nouent, se tissent) à différents niveaux : (en termes jakobsoniens) phatique, conatif, référentiel... L’article de S. Alvès peut également se lire comme une défense-illustration du modèle interactionniste de Genève (cf. supra Capucho et Filliettaz), mais il en privilégie à vrai dire d’autres aspects ou « modules » : ceux des organisations informationnelleet  topicale du discours. L’interaction, qui joue aussi entre elles deux, non seulement relève d’une pratique sociale déterminée mais révèle que la manière dont le parcours topical est co-construit s’ajuste aux objectifs partagés par les locuteurs. Ainsi, le contexte sera ici synonyme de contraintes situationnelles matérialité interactionnelle à la dimension référentiellepraxéologique du discours. Apprentissages et enseignements Cette dernière section regroupe trois contributions qui nous orientent vers les problématiques d’apprentissage et d’enseignement. Mais si un dénominateur commun, didactique, les réunit, il n’en reste pas moins que la problématique plus précise qui les rassemble, celle des situations d’acquisition (des apprentissages aux enseignements), font qu’elles prolongent (nécessairement) la réflexion théorique sur le contexte, ou la contextualisation, des discours et des textes (voir déjà  supra un cheminement, des passerelles ou des prolongements comparables chez Capucho et Filliettaz). M. Guidetti aborde la notion decontexte d’un double point de vue : la pragmatique des actes de langage conjuguée à la psychologie du développement, laquelle s’appuie sur des modèles  interactionnistes(Vygotski, Bruner). Ceci lui permet de définir une  pragmatique développementale, c’est-à-dire centrée sur l’acquisition par les enfants des usages sociaux de la communication et du langage. L’auteur commence par interroger le contexte comme notion heuristique : alors qu’elle est au cœur de la pragmatique, où elle permet d’étudier les rapports entre la forme des messages et leur contexte de production, pour les psychologues elle désigne, généralement, tout ce qui est extérieur à l’individu – du stimulus externe à l’environnement le plus large ; mais dès lors on s’intéresse en psychologie au langage et à la communication, le contexte peut également renvoyer à des éléments situationnels non langagiers. Après une longue revue critique des cadres de référence, et des valeurs qu’y prend la notion discutée, M. Guidetti présente des études qu’elle a menées d’une part sur les formes et les fonctions des gestes conventionnels et leurs variations chez des enfants (d’un an et demi à trois ans), d’autre part sur la nature et les fonctions des combinaisons de ces gestes avec le langage. L’article de C. Masseron poursuit une même perspective à la fois linguistique (ou épistémologico-heuristique) et didactique, dans la mesure d’une part où il repose sur la (copieuse) étude linguistique d’un (vaste) corpus, d’autre part où celui-ci fait référence à une situation d’enseignement qui vise donc des objectifs d’acquisition-apprentissage ; le corpus est ainsi la transcription d’un débat sur un chapitre de Pinocchio chez une quinzaine d’élèves de la fin du primaire. L’auteur y sélectionne de nombreux faits (micro- ou macro-) syntaxiques et lexicaux : expressions référentielles ou topicales, connecteurs, structures négatives, modifieurs de quantification ou d’intensité, marques temporelles ou marqueurs de temporalité) ; puis elle les analyse d’un double point de vue, ou dans un mouvement qui va du discours et de son contexte au système de la langue. Le but de ce cheminement ou de cet ordonnancement des analyses et des faits est de montrer que « la recevabilité des formes considérées n’appelle ni les mêmes descripteurs ni ne conduit aux mêmes jugements, selon que l’énoncé considéré est pris dans une dynamique interactionnelle (le discours) ou au contraire isolé et réalisant une forme-sens qui nécessite une description linguistique (la langue) ». Mais il est dans cet article une autre visée didactique : il se clôt sur des propositions qui tirent profit ou montrent le profit qu’on peut tirer du  contexte pour analyser et renforcer les acquisitions lexicales et syntaxiques. Des analyses (linguistiques) aux pratiques (didactiques), C. Masseron défend ainsi sa position : « Le développement du langage et des capacités des enfants à verbaliser un objet, un comportement, une situation, un problème, tient à leur faculté de s’abstraire progressivement des situations pour concevoir un contenu signifiant et autonome, dont la forme linguistique rend ce contenu de signification accessible à celui auquel il est destiné. » Autrement dit, et dans un mouvement inverse, l’observation-analyse des situations de classe et de leurs productions langagières permet de formuler des hypothèses, ou de les vérifier, qui nous ramènent aux théories de l’acquisition ; l’auteur propose ainsi une autre voie, une autre dynamique, où la notion decontexte prend différents sens, ou une dimension élargie phrase-idée d’abord réactive (les affects du locuteur), globale, synthétique, le langage s’organise en une phrase-pensée qui devient analytique et conceptualisante. » Mais l’intervention didactique inversera à son tour le mouvement, car ce qui est souhaité, c’est que « les signes [du discours au système, de la phrase-idée à la phrase-pensée] acquièrent une valeur stable qui supporte mieux la décontextualisation (à l’égard de la situation immédiate et perçue). » M. Drusch fait également l’étude d’un corpus d’interactions en situation scolaire mais ici chez des enfants d’école maternelle. Elle se propose d’y analyser les procédures de construction d’un référent fictionnel ; c’est ainsi une autre contribution, dans ce sommaire, qui aborde la question des expressions référentielles et donc cette forme de contexte qu’est la relation qu’elles instaurent avec un extralinguistique, qu’il soit ou non, comme ici, attesté. On ne saurait accuser, précisément pour cela, cet auteur (et pas plus d’ailleurs ceux qui s’intéressaient à la question précédemment) de faire preuve d’un « référentialisme » naïf, car l’analyse de la complexité énonciative des échanges de/dans cette classe montre que la référence (en termes logique et linguistique) émerge pour une bonne part, ou selon M. Drusch pour la meilleure part, des interactions elles-mêmes, et que leur dynamique explique ou justifie l’évolution du référent, autrement dit les déformations lexicales et/ou morphosyntaxiques des expressions référentielles. Ainsi, plus que de contexte, l’auteur parle de  stratégies contextuelles : M. Drusch ne les considère pas comme « un simple apport externe d’informations », mais davantage en termes de « rapport aux connaissances socioculturelles et aux savoirs partagés ». On comprend que ces encyclopédies ou leur constitution posent quelques problèmes avec la fiction ! Clôture-Perspectives (Entretien) Le sommaire ou sa revue aurait pu se terminer par un essai de synthèse... La lecture précédente, même si l’on ne prétend pas fixer une fois pour toutes l’interprétation des textes à suivre, n’encourage guère une telle entreprise. Nous avons dit quel était notre propos : parcourir la variété des définitions, des conceptions, des théories aux pratiques. Nous avons aussi souvent que possible rapproché les contributions, jeté des passerelles entre elles, montré leur complémentarité mais aussi leurs différences. On pourrait encore dire qu’une impression se dégage, de l’expertise des modèles aux études de cas, et aux observations de terrain : les théories et les pratiques faisant la part belle, de plus en plus belle au contexte, contexte oblige, la pragmatique est aujourd’hui le modèle dominant (cf. Givón, 2005). Mais en rester à cette impression, juste peut-être, ne serait pas dire grand’ chose ; parce que le « système » (micro- ou macrosyntaxique, sémantique) on l’a vu fait de la résistance, parce que le contexte est un terme singulier dont la généricité vole en éclats dès qu’on l’analyse... dans ses contextes (métalinguistiques) ! Aussi, plutôt que de (nous) livrer (à) une synthèse, nous proposons pour clore ce numéro un dernier entretien, mais un entretien qui conduise les linguistes vers d’autres horizons contextuels... Cet entretien avec P. Brézillon (qu’on dira d’ailleurs de « sortie » plutôt que « final ») est donc conçu comme une ouverture vers d’autres définitions du contexte et partant sur d’autres perspectives disciplinaires. C’est ainsi à la fois au président fondateur de l’Association Française pour le Contexte et au spécialiste d’intelligence artificielle (enseignant à Pierre & Marie Curie, chercheur au LIP6  Laboratoire d’informatique de Paris 6-CNRS) que nous adressons nos questions ; nous l’avons rencontré récemment (début mars 2006) lors d’une journée d’études interdisciplinaires en sciences cognitives (Réseau Cognisud Aix-Marseille), dont il était le premier conférencier. Si la part faite à la cognition, au traitement du sens (de l’information) reste dominante dans ses préoccupations, il n’en reste pas moins que ses recherches, et les recherches de ses pairs dans le domaine, apportent des éclairages du ou des phénomènes contextuels sans doute inédits, en tout cas complémentaires de ceux des linguistes (les sciences cognitives ne sont-elles d’ailleurs pas fédératrices ?) ; éclairages qui sont complémentaires aussi bien en termes de méthodes ou de traitements, de niveaux des données contextuelles que d’applications sensibles au contexte  notamment la distinction qu’il fait pour finir entre procédureset pratiques... Il nous semble, en l’état, qu’on ne pouvait pas mieux terminer pour les lecteurs de notre revue. Guy ACHARD-BAYLE (*) NOTES (1) Sans prétendre refaire le travail de recensement qu’accomplit  D. Crévenat-Werner (1996), nous dépouillons ici des ouvrages pour la plupart parus depuis. (2) ASL : http://assoc-asl.net/frset.html?annuaire.html~principal. (3) Autrement dit, le champ des « linguistiques discursives », selon M.-A. Paveau et G.-É. Sarfati (2003). (4) Voir aussi (note infra) la citation de F. Rastier (1998 : 97). (5) J. Auer & L. di Luzio (eds, 1992), A. Duranti & C. Goodwin (eds, 1992), P. Schmoll (éd., 1996). À quoi nous ajouterons : C. Guimier (éd., 1997) – plutôt sur le cotexte (et malgré l’article cité de G. Kleiber sur le contexte [supra 1997a]). (6) Ouvrage dans lequel elle signe d’ailleurs une contribution décisive (nous y reviendrons dans l’un de nos entretiens). (7) Ou selon lui « anti-ontologique » (ibid.). On reconnaîtra là l’opposition de l’auteur, défenseur d’une « herméneutique matérielle », au « positivisme », au « cognitivisme orthodoxe ». (8) On ajoute l’adverbe. L’article de F. Rastier paraît en effet dans le numéro de Langages que S. Bouquet consacre, à la fin des années 90, à la « Diversité de la (des) sciences du langage aujourd’hui »... F. Rastier poursuit : « Dans les sciences du langage, le recul graduel de l’objectivisme a été marqué par l’abandon des grammaires context-free, l’usage croissant du concept de contexte, notamment en sémantique et pragmatique [notre entretien avec G. Kleiber  infra permettra de revenir sur cette problématique de l’« objectivisme »]. S’il est souvent invoqué au lieu d’être défini, le contexte a un effet de problématisation, d’une part en marquant de fait une rupture avec le principe de compositionalité, d’autre part en introduisant la question de la situation (cf. la problématique de la cognition située). » Cette problématique n’est pas évoquée dans notre sommaire, mais nous préparons, M.-A. Paveau et moi, un numéro de Corela sur le sujet (« Cognition, Discours, Contextes », à par. fin 2006 ou début 2007). Quant à nos entretiens  infra, avec J.-M. Adam et D. Maingueneau particulièrement, ils nous permettront de revenir sur la question de la « situation ». (9) Entre autres, les notions :
– d’arrière-plan chez J. Searle (dont, avis au lecteur, nous espérons bientôt une contribution pour  Pratiques background of assumptions,passim in Sens et expression, 1979/1982) ;
– de semantic primes chez A. Wierzbicka (références innombrables mais voir récemment 2003 ; en outre même avis au lecteur que pour J. Searle) ;
– d’éclairage/schématisation/préconstruit culturel chez J.-B. Grize (par ex., récemment, 2004 : 24-26) ;
– de cadre d’énonciation chez A. Rabatel (réf. très nombreuses, voir donc à par.) ;
– de mémoire discursive chez S. Moirand (par ex. 2004, mais aussi à par.).
– de contexte en relation avec sociality/cognition/communication chez T. Givón (2005) ;
– de contexte dans une « approche sociocognitive des discours » chez T.A. van Dijk (à par.). (10)Cf. M. Charolles & B. Combettes (1999). (11) Voir infra l’entretien avec B. Combettes. (12) Voir infra les entretiens avec J.-M. Adam et D. Maingueneau. (13) Voir B. Combettes (2006). (14) Voir par exemple cet extrait de M. Charolles (1995 : 125-126) : « Un discours n’est pas qu’une simple suite d’énoncés posés les uns à côté des autres. Il suffit d’examiner le moindre texte écrit ou la moindre transcription de l’oral pour relever toutes sortes d’expressions indiquant que tel ou tel segment doit être relié de telle ou telle façon à tel ou tel autre. L’occurrence de ces marques relationnelles contribue sans nul doute à conférer au propos une certaine cohésion ou continuité. L’analyse linguistique du discours a pour mission essentielle de décrire ces marques, à charge pour d’autres disciplines d’exploiter, le cas échéant, les données fournies par cette étude en vue d’une meilleure connaissance des phénomènes de tous ordres liés à la circulation des textes et documents dans la société. Cette tâche, comme nous voudrions le montrer, ne peut mener bien loin si l’on en reste à une «simple» analyse des marques linguistiques. La caractérisation du fonctionnement de ces marques oblige déjà à intégrer certains paramètres pragmatiques et cognitifs dans la mesure où elles ne véhiculent jamais que desinstructions interprétativesinvitant le destinataire à accomplir un certain nombre d’opérations inférentiellesà partir du donné linguistique en cours de traitement et ducontextedans lequel ce donné apparaît. Cela, qui amène déjà le linguiste aux confins de son domaine de compétence, est cependant encore insuffisant. Pour comprendre véritablement comment les marques de cohésion contribuent à l’interprétation du discours on ne peut faire l’économie d’une réflexion plus générale sur ce qui fait sacohérenceoupertinence. » (15) Je ne me pose pas la question dans cet article du statut ontologique de l’œuvre d’art. Je la prends pour telle... et pour cause : cf. la toute récente étude de S. Ferret (La leçon de choses, Paris, Seuil, 2006), pour qui elle est ontologiquement indéfinissable, inclassable (c’est un exemple de ces casse-tête, puzzling cases, chers aux philosophes analytiques !). (16) L'article de Guy Achard-Bayle (non publié dans ce numéro) peut être consulté ici même :
Référence et Environnement Multimédia : Co-, Con-, Inter-, Para-, Hypertexte (*) Sincères et chaleureux remerciements à André Petitjean pour son aide constante, jusqu’aux dernières relectures, dont celle de ce texte. HAUT DE PAGE       -                  N°129/130 CRESEF- Tous droits réservés Lire la
présentation
au format PDF