N° 125/126,
« Observations de la langue »
Enjeux
Les nouvelles instructions officielles qui, de 1996 à 2002, ont reconfiguré
lenseignement du
français au collège, au lycée, et, pour finir, à lécole élémentaire, ont
pris le parti de renforcer lusage
du mot "langue" et deffacer ou de réduire celui de "grammaire" (au sens
ancien de "grammaire de
phrase"). La perspective adoptée, commune à tous les cycles denseignement,
est double : cest
dune part lidée que le travail en langue na dintérêt que sil est relié
aux discours, finalisé par eux,
et cest dautre part lidée que ce travail "sur" la langue repose sur
une "démarche construite"
d"observation". Cette réorientation tout particulièrement sensible dans
l"observation réfléchie de
la langue" du primaire en lieu et place de lancienne grammaire a été
dictée par des enjeux à la
fois théoriques et pratiques. Les enjeux théoriques sont ceux qui ont par
étapes introduit dans les
programmes denseignement les problématiques de lénonciation et des types
de textes
(aujourdhui, "formes de discours"). Les enjeux pratiques se résument dans
le principe de solidariser
davantage ("décloisonner") les sous-disciplines de la matière français
(lecture, écriture, langue),
pour simultanément finaliser les apprentissages, renforcer les activités
et les savoir faire, relativiser
les savoirs déclaratifs, abstraits et généraux, et sappuyer sur des pratiques
langagières effectives, y
compris dans dautres disciplines ; on privilégie désormais les buts et
le medium de la
communication (les "intentions signifiantes" et la restauration de loral),
et lon attend, par une sorte
de raccourci rhétorique quon pourra estimer abusif, que le sens ainsi
retrouvé des énoncés et des
discours, via les situations contre des artefacts formels ressentis comme
abstraits et privés de
sens , contribue à redonner du sens aux activités consacrées à la langue
des textes et des
discours. Si lon ne peut quadhérer aux principe général dun tel recadrage,
il est en revanche
nettement plus difficile de se satisfaire de la cote mal taillée laissée
à la « grammaire de phrase »,
recouverte en létat (terminologie, procédures danalyse, finalité orthographique)
par la grammaire
du discours, au nom du niveau englobant de cette dernière.
Le présent numéro dePratiques, reprenant à son compte le concept d"observation(s) de la
langue", semploie à montrer quil reste bien du travail à faire, en recherche
et en formation, si lon
veut ajuster les contenus denseignement aux pratiques et aux besoins langagiers
des élèves.
Certains impensés théoriques et pratiques demeurent en effet, et il convient
de ne pas les masquer
sous couvert dune option idéologique qui, certes généreuse, pourrait se
retourner contre ses
auteurs si on laissait planer un tant soit peu lidée que lintuition linguistique
des élèves assortie à
des manipulations mécaniques exercées sur nimporte quelle unité de langue
ou de discours
("commutation", "déplacement", etc., appliqué au phonème comme au paragraphe)
suffisaient à
renforcer les compétences linguistiques en production et en réception.
Objets
Envisageons dabord les phénomènes ou les faits de langue qui sont supposés
faire lobjet des
observations. Le sommaire prend soin de diversifier l"empan", plus ou
moins général ou étroit, de
lobservation et de lobjet visé. À empan large sont assurément ces grammaires
fonctionnelles
introduites par Bernard Combettes ; lauteur vient étayer lidée réconfortante
que les ressources
théoriques dune matière grammaticale renouvelée existent bel et bien,
puisquun certain nombre de
modèles linguistiques accessibles présentent lintérêt d"articuler des
niveaux danalyse" (phrase,
texte, discours) que nos pratiques actuelles tendent à dissocier ou à amalgamer.
On relèvera
simplement ici le bénéfice que lon devrait tirer dune connexion mieux
pensée entre lordre du
syntaxique et lordre du sémantique, sur la base de lexamen des relations
prédicatives. À empan
plus étroit, mais non moins passionnants, sont les faits syntaxiques et
lexicaux retenus
respectivement par Pierre Le Goffic et Denis Apothéloz. Le premier procède
à létude minutieuse et
argumentée des tours en ce "qu-", illustrant la carence du français contemporain
qui se prive de
"quoi" mais qui supplée à labsence de la forme par des subordinations
en ce "qu-" qui sapparentent
tantôt aux percontatives ("jignore ce qui tarrive"), tantôt aux intégratives
("je tiens à ce que tu sois
là"). Lanalyse conduite ici est dans le droit fil des précédentes ("Grammaire
de la phrase française",
1993) dont nous ne saurions trop recommander la rigueur et lintérêt. Larticle
de Denis Apothéloz
partage avec celui de Pierre Le Goffic lobjectif dunifier le modèle explicatif
dun item en apparence
polyvalent. En loccurrence il sagit du préfixe "RE-" qui, dans la perspective
constructionnelle
adoptée, revient à ce que lauteur décrit comme un « foncteur » associé à
une « variable » (la base
lexicale du verbe) dont leffet de sens fondamental (« à nouveau ») se réalise
à travers quatre
situations, itératives ("recommencer") ou annulative ("redescendre" vs
"monter"). Là encore, cet
article prolonge des recherches engagées par lauteur depuis longtemps
et auxquelles louvrage "La
construction du lexique français" (Ophrys, 2002) offre une excellente entrée
en matière. Les
contributions enfin de Annie Kuyumcuyan et de Véronique Paolacci et Claudine
Garcia-Debanc
reviennent à un champ de vision plus large, puisquelles sattaquent lune
puis les deux autres à des
« parents pauvres » de notre enseignement, loral et la ponctuation. On retient
que les
problématiques, de façon plus ou moins explicite (les démarches de formation)
ou indirecte (les
manuels), soulèvent la question de la formation des maîtres et des savoirs
savants à convoquer
quand il sagit denseigner ce qui relève plus du "procédural" que du savoir
strictement "déclaratif".
Démarches
Mais les observations sur la langue sont également, bien sûr, le fait des
élèves eux-mêmes, cest
ce que montrent successivement les travaux de Pierre Peroz et Mireille
Delaborde, Marie-Laure
Elalouf et Noëlle Cordary. Représentations, acquisitions et apprentissages
en matière de langue et
de métalangue fondent des analyses convergentes qui tendent à accréditer
lidée que "le
raisonnement sur lénoncé" (au besoin sous la forme de comparaisons) doit,
en classe, lemporter
sur "le résultat", et que les observations recueillies témoignent de la
part des élèves concernés
dune sensibilité à la forme-sens quon ne soupçonne pas toujours assez.
Reste que les productions écrites des élèves méritent en tant que telles
dêtre observées.Sylvie
Plane et Marceline Laparra sattèlent à la tâche du point de vue des savoir
faire lexicaux. Capacités
définitionnelles dune part et attribution dun hyperonyme à des séries
lexicales de noms danimaux
de lautre, constituent les deux situations-problèmes étudiées, dans une
perspective qui associe les
propositions didactiques à une théorie du vocabulaire actif non coupée
des structures de réalisation.
Pour clore le numéro, mon propre article fait écho aux précédents, dans
la mesure où jessaie de
comprendre, à partir décrits denfants, les voies par lesquelles le discours
et les énoncés verbaux
se conforment mutuellement. Lhypothèse de parvenir à repérer une stratégie
scripturale dominante
dans un écrit délève pourrait aider à repenser les activités dites "grammaticales",
les recentrant sur
des capacités et des besoins effectifs.
Caroline MASSERON