N° 123/124,
« Polyphonie »,
« La polyphonie parcourt le langage, et lon peut penser avec Oswald Ducrot
quelle est
constitutive de toute énonciation ».
(Bernard Cerquiglini, « Le style indirect libre et la modernité », Langages n° 73, mars 1984, p. 13)
« [...] je ressens, intuitivement, comme éminemment polyphonique, un texte
dans lequel sont
mêlés la voix du narrateur, celle des héros, ainsi que dautre discours,
on le verra plus loin. »
Jenny Simonin, « Les plans d'énonciation dans Berlin Alexanderplatz
de Döblin », Langages n° 73, mars 1984, p. 31)
« Un garçon dune quinzaine dannées [...] se trouve face à une jeune femme
qui réalise son
idéal féminin. Pour dire ce quil ressent, stupeur, incrédulité, résistance,
trois discours sont
possibles : un langage noble [...], un langage familier [...], un langage
brutal. Chez Céline, ils se
mêlent et se heurtent. Les termes du langage noble, « marqués » lun après
lautre par les mots
de la familiarité, de la brutalité et de la crudité, se relaient et continuent
à tenir une partie qui
entre en polyphonie avec les autres [...] »
(Henri Godard, Poétique de Céline, Gallimard, 1985, p. 163.)
« [...] tout laisse penser que les guillemets sont à comprendre comme un
fait de polyphonie :
ils font apparaître le signifiant original de la voix du premier énonciateur
dans ce qui aurait pu
n'être compris que comme une adaptation. »
(Bernard Combettes, « Enoncé, énonciation et discours rapporté », Pratiques, n° 65, 1990,
p. 102.).
« La polyphonie dans Belle du Seigneur
externes. Internes, car de multiples relations dialogiques et dialogales
vont sinstaurer à
lintérieur de texte, entre les voix des divers personnages, entre les
voix des divers narrateurs,
et entre les voix des personnages et des narrateurs. Externes, car la polyphonie
met
évidemment en jeu lintertextualité sous toutes ses formes. »
(Claire Stolz, La polyphonie dans Belle du Seigneur dAlbert Cohen, p. 14, Honoré Champion,
1998.)
« Ce recueil, qui rassemble plusieurs essais dont quelques uns sont issus
des chroniques de
la presse quotidienne, offre une mise en scène exemplaire des voix antagonistes
et
protagonistes dans la polémique qui sest déroulée autour du nouveau Roman.
Dans loptique
de la polyphonie, le premier cas de figure proposé par "Pour un nouveau
roman" est celui de
lappel à lautorité, cest-à-dire du recours aux voix de ceux qui partagent
lopinion de lécrivain.
Le second cas de figure consiste dans la mise en scène, et plus précisément
la théâtralisation,
des voix antagonistes [...]. »
(Galia Yanoshevsky, « Lécriture polyphonique de lessai littéraire : lexemple
de
Robbe-Grillet », in Pragmatique et Analyse des Textes,
2002, p. 122.
Comme latteste ce florilège, volontairement réduit, la notion de polyphonie
est en passe, depuis
une vingtaine dannées, de devenir un « maître mot » dans le champ des études
tant linguistiques
que littéraires. On mesure, en effet, à la lecture des citations, lampleur
et la diversité des
phénomènes abordés et létendue des domaines dapplication.
Cette percée théorique et le succès éditorial qui laccompagne ne sauraient
masquer le fait quun
flou terminologique existe indéniablement.
Quel mode de conceptualisation adopter pour définir cette notion ? Quel
extension faut-il lui
donner ou quelle limitation lui apporter par rapport à dautres notions
avec lesquelles elle voisine,
coïncide ou entre en concurrence (hétérogénéité énonciative, dialogisme,
plurivocalisme,
intertextualité...) ?
Autant de questions auxquelles il importe de répondre si lon veut, évaluer
la pertinence didactique
de cette notion dans le champ de lenseignement du français.
Cest pourquoi nous avons choisi douvrir ce numéro par larticle de Laurent
Perrin dont lobjectif, à
la fois dun point de vue historique (Bakhtine, Bally, Ducrot...) et réflexif,
est de proposer une revue
de questions à propos des différentes approches linguistiques de la polyphonie.
Travail
déclaircissement qui permet dexaminer ce qui spécifie une énonciation
polyphonique et de
recenser des faits de langue ou de discours (négation, présupposition,
point de vue, discours
rapporté, ironie...) pour lesquels la notion de polyphonie a toute sa pertinence
descriptive.
Avec larticle de Mohamed Kara, toujours dun point de vue linguistique,
il sagit détudier une
opération discursive (la reformulation paraphrastique) mais sous langle
de son fonctionnement
polyphonique. Après avoir rappelé lutilité dun traitement discursif de
la paraphrase, par rapport aux
conceptions transformationnelles, M. Kara reprécise ce qui caractérise une
reformulation
paraphrastique (équivalence sémantique prédiquée, conservation du cadre
énonciatif...), par rapport
à une reformulation non paraphrastique et surtout apporte la preuve de
lintérêt explicatif dune
approche polyphonique du phénomène. Lauteur achève son article par des
hypothèses sur leur
degré de valeur polyphonique selon les types de marqueurs de reformulation.
Greta Komur, quant à elle, sur la base dun corpus darticles de presse,
sintéresse au
fonctionnement du discours rapporté dans les écrits journalistiques. Après
avoir rappelé ce qui
différencie linguistiquement les trois formes canoniques de discours rapporté
que sont le discours
direct, lindirect et lindirect libre, G. Komur constate que la presse
contient des formes déviantes de
discours rapporté. Soit que celles-ci se présentent sous la forme dun
conglomérat des marques
caractéristiques des trois formes (« formes mixtes »), soit quelles ne possèdent
aucune marque
vraiment distinctive (« archi-formes »). Lauteur achève son article en formulant
quelques
hypothèses communicationnelles susceptibles dexpliquer lusage polyphonique
ou dialogique du
discours rapporté dans la presse.
Pour Raymond Michel, qui revendique une approche « littéraire » de la polyphonie,
la notion est à
double entente :
polyphonie fait référence, dune part, au fait que le roman qui fait lobjet
de son étude ( "LAmour,
la fantasia" dAssia Djebar) est à la fois hétéroglosse (métissage de langues),
dialogique
(intertextualité et mixité générique) et construit de manière hétérophonique,
au sens musical du
terme.
le prédicat « polyphonique » indexe, dautre part, un acte de lecture assumé
par lauteur de
larticle qui, au cours de son étude du roman, fait interagir son point
de vue critique avec des textes
philosophiques et psychanalytiques.
La partie didactique du numéro comprend des articles qui renvoient aux
différents ordres de
lenseignement (élémentaire, collège et lycée).
Cest ainsi quAnne Halté se donne pour objet détude un album de littérature
de jeunesse dont
lauteur est Anthony Browne et intitulé Histoire à quatre voix. Il sagit dun récit homodiégétique
mais qui met en scène, à propos dun même événement raconté, le point de
vue de quatre
personnages. On laura compris, polyphonique est à entendre, ici, comme
synonyme de
« polyfocalisation ». Dans la première partie de son article, A. Halté se
livre à une étude sémiotique
de lalbum (texte et image) en centrant son attention descriptive sur le
point de vue (aspect cognitif,
perceptif et axiologique) manifesté par les différentes voix narratrices.
Dans un second temps,
lauteur de larticle sattache à décrire la réception du texte par les
élèves de CM1-CM2, en
particulier, le statut générique quils attribuent au texte, leurs rapports
aux personnages, leur saisie
de la diégèse, leur identification des voix et, plus globalement leur attitude
face à la complexité de
cet album.
Catherine Boré, pour sa part, observe, dun point de vue essentiellement
linguistique et génétique,
comment les élèves de sixième, confrontés à la production dun récit fictionnel,
utilisent les
différentes formes du discours rapporté.
Il ressort de ses observations des brouillons des élèves :
que les jeunes scripteurs très souvent utilisent les dialogues directs
pour pallier leurs difficultés à
raconter (représentation de pensées, adoption dun point de vue...) ;
quils maîtrisent inégalement les différentes formes du discours rapporté ;
quils ont du mal à gérer tant la dialogie externe de la situation scolaire
quun retour méta-réflexif
sur leurs propres productions.
Caroline Masseron et alii, de leur côté, se donnent pour objectif de rendre les élèves de troisième
capables de lire et de produire un texte argumentatif relativement complexe.
Après avoir montré que
les discours argumentatifs attestés ne sauraient se réduire à un schéma
prototypique, les auteures
sarrêtent plus particulièrement sur les procédés de distanciation ou de
disqualification dun discours
autre. Elles inventent et proposent, ensuite, une série dactivités (de
lecture, de langue et décriture)
visant à permettre aux élèves dobjectiver la différence entre locuteur
et énonciateur, distinction dont
on connaît limportance pour linterprétation et la production dénoncés
polyphoniques.
Larticle sachève par une étude plus détaillée des emplois de ON ainsi
que des procédés de
l'ironie.
Quant à Bertrand Daunay, il propose une séquence expérimentale qui porte
sur lapprentissage,
par les élèves de seconde, du discours indirect libre (DIL), et cela, dans
le cadre de lécriture
dinvention.
Dans un premier temps, B. Daunay se livre à une revue de questions des théories
(linguistiques,
littéraires et narratologiques) ainsi que de la doxa grammaticale et scolaire
à propos du DIL.
En fonction de quoi, lauteur de larticle se dote dune définition du
DIL qui fera lobjet dune
transposition didactique.(contenu définitionnel assumé par lenseignant,
représentation notionnelle
construite par les apprenants)..
Pour assurer cette construction, B. Daunay a recours à lécriture dinvention
à laide dun protocole
(activités logiquement et temporellement ordonnées) dont l e but est de
permettre aux élèves de
découvrir et de manipuler (en réception comme en production) le DIL, en
particulier son
fonctionnement et ses effets de polyphonie.
Pour clore cette présentation, je dirai que le discours rapporté constitue,
par rapport à la
polyphonie, un second fil rouge qui relie nombre darticles de ce numéro.
En effet, L. Perrin y fait référence au moment où il entreprend de caractériser
lénonciation
polyphonique. ; G. Komur examine le fonctionnement du discours rapporté dans
les écrits
journalistiques ; C. Boré observe les modes dutilisation du discours rapporté
par des élèves
confrontés à lélaboration dune fiction narrative ; B. Daunay sarrête,
plus particulièrement sur le
DIL.
Je signalerai, enfin, que cette livraison de Pratiques rend public une
partie des travaux qui
seffectuent au sein du Centre dEtude des Textes et des Discours et sera
prolongé par deux
ouvrages :
un volume de "Recherches Linguistiques", consacré à lexamen historique
et épistémologique
des notions de dialogisme et de polyphonie ainsi quà des études, dun
point de vue polyphonique,
de faits linguistiques abordés jusquici sous dautres angles dans les
descriptions linguistiques.
un volume de "Recherches Textuelles" qui a pour objet létude des modes
délaboration deffets
de voix populaires, essentiellement dans les fictions romanesques et théâtrales
(identification des
locuteurs et des énonciateurs indexés comme populaires ; représentations
et valeurs mises en jeu
au cours de la représentation/construction de ces voix ; caractérisation
de la mimesis des parlers
populaires de référence, en synchronie et en diachronie ; ethos de la production
et de la réception
des effets doralité populaire dans la littéracie lettrée...).
André PETITJEAN