N° 113/114,
« Images du scripteur
et rapports à l’écriture »

 

Nous proposons dans ce numéro un ensemble de contributions sur des phénomènes scripturaux pour lesquels l'intérêt se développe dans le champ des recherches en didactique. Parfois désignés par les termes de position d'écriture ou de posture scripturale, nous préférons, quant à nous, les regrouper sous la notion d'« image(s) scripturale(s) » pour rendre compte de leur aspect construit, et cela autant dans les processus de production textuelle que dans les processus de réception. Nous nous intéressons, dans cette perspective, aux phénomènes subtils qui permettent, dans les textes, d'identifier la façon dont un scripteur donne de lui une certaine image tout en disant ce qu'il dit, ou, pour le dire autrement, à la façon de dire par opposition au dit. Ces phénomènes permettent également de théoriser la manière dont le lecteur construit ou reconstruit l'image qu'il pense être celle que le scripteur donne de lui (intentionnellement ou malgré lui), etc. Cette notion n'est pas sans lien avec celle de rapport à l'écriture, qui est, de même, travaillée en didactique, en relation avec les études sociolinguistiques ou socio-cognitives sur le rapport au savoir. Il s'agit par là d'envisager l'écriture selon le sens qu'elle prend pour le sujet singulier qui écrit, dans le contexte singulier de la tâche d'écriture où il est engagé et dans l'histoire singulière qui est la sienne, même si une partie de ce sens et de cette histoire est socialement construite.

Les textes qui suivent sont rassemblés en trois grands ensembles : le premier vise à poser un certain nombre de cadres théoriques qui éclairent différemment les notions d'images scripturales et de rapport à l'écriture et au langage. Le deuxième explore les variations qu'entraînent les genres ou les contextes, professionnels ou disciplinaires, variations qui obligent à spécifier des formes différenciées de rapports à l'écriture ou d'images scripturales. Le troisième propose des exemples d'interventions didactiques qui permettent de travailler en classe ces phénomènes subtils mais néanmoins importants, en ce qu'ils jouent par exemple sur la réception des textes et donc sur leur évaluation. Comment amener les élèves à identifier ces phénomènes ténus ? Quelles démarches leur proposer pour les amener à travailler leurs textes à ce niveau-là ?

Isabelle Delcambre et Yves Reuter ouvrent le premier ensemble de textes en construisant le cadre didactique dans lequel la notion d'image scripturale s'est développée. Ils identifient ainsi les champs théoriques qui peuvent être mis à contribution dans l'élaboration de cette notion et en proposent une définition qui permet de soulever les problèmes méthodologiques de recueil et construction des données (recueil de discours, analyses de textes, observations de comportements, etc.). En effet, si les images scripturales sont des constructions, il s'agit d'interroger les conditions de production de l'interprétation qui les fondent. Ce cadrage théorique débouche sur des considérations touchant à l'intervention didactique. Les auteurs identifient des classes de problèmes que la notion d'image scripturale permet de mieux cerner et proposent quelques démarches pour la travailler en classe.

La notion de rapport à l'écriture est plus particulièrement travaillée par Christine Barré de Miniac à partir d'études menées sur des publics d'âges et de statuts différents (élèves de maternelle, collégiens, lycéens en Bac Pro, étudiants en classes préparatoires ou BTS, enseignants, parents, etc.). L'auteur associe, en montrant leur spécificité, des analyses d'entretiens et des observations directes de comportements scolaires face à l'écriture. La notion de rapport à l'écriture pourrait ainsi être distinguée de celle d'image scripturale en ce qu'elle repose moins sur des analyses de productions écrites que sur des analyses d'attitudes, de conceptions et de formes d'investissement dans l'écriture. Ce travail permet d'opérer des distinctions fines à l'intérieur même de la notion de rapport à l'écriture et de proposer des pistes de réflexion didactiques pour chacune des dimensions identifiées.

Elisabeth Bautier, quant à elle, élargit le propos à la notion de rapport au langage, qu'elle problématise à la fois dans son émergence historique (issue des réflexions des années 70 sur les inégalités sociales et sur leur traduction scolaire en termes de différenciation des apprentissages) et dans sa relation avec la notion générale de « rapport à ». L'article distingue les diverses composantes du rapport au langage : le langage est à la croisée des registres sociaux, subjectifs et cognitifs de l'élaboration du sujet. L'auteur pose que les élèves investissent différemment les ressources linguistiques et langagières, i.e. n'ont pas le même rapport au langage, selon leur interprétation des tâches et leurs mobilisations cognitives. Ainsi conçue, la notion de rapport au langage ne permet pas de décrire des sujets élèves dans une quelconque forme d'unicité langagière mais elle amène à mieux comprendre quels sont les enjeux des situations langagières pour le sujet, et donc, à mieux appréhender les causes des difficultés possibles des élèves.

La notion d'image scripturale, dans ses dimensions plus particulièrement textuelles, n'est pas non plus sans rapport avec celle d'ethos que développe Dominique Maingueneau. L'auteur présente les sources aristotéliciennes de la notion d'ethos rhétorique et pointe un certain nombre de difficultés posées par son exploitation actuelle, qui illustrent parfaitement les « phénomènes subtils » évoqués plus haut. Il développe ensuite sa théorie de l'ethos dans le cadre de l'analyse du discours et en relation avec ce qu'il appelle les genres institués, tels la publicité, le discours politique ou philosophique. Il propose l'analyse de quelques exemples et montre que la notion d'ethos éclaire les processus par lesquels un discours (par exemple publicitaire) provoque l'adhésion des destinataires.

Le deuxième ensemble de textes explore les dimensions génériques et contextuelles des notions de rapport à l'écriture et d'images scripturales. Ainsi, Pierre Delcambre analyse (et interroge) le rapport à l'écriture des officiers de quart dans la marine marchande (qui sont chargés de remplir le cahier de passerelle). Il montre que, dans un contexte de travail, cette notion ne va pas de soi. A quelles conditions le salarié engagé dans une activité de scription pense-t-il qu'il « écrit » ? Ne faut-il pas qu'il puisse se représenter son activité comme une activité d'écriture pour qu'on puisse parler de son rapport à l'écriture ? Analyser l'écriture en contexte de travail oblige ainsi à dénaturaliser la notion de rapport à l'écriture. Cela n'est pas sans rappeler les opinions des élèves de Bac Pro sur l'écriture professionnelle recueillies par C. Barré de Miniac et leur attitude de retrait par rapport à certaines activités d'écriture peu scolaires.

Olivier Dezutter travaille, lui, sur le genre épistolaire et montre comment le positionnement du scripteur est partagé entre le respect des contraintes du genre et la liberté qui lui est laissée de gérer son image et celle de la relation à l'autre qu'il désire construire à travers ses lettres. Dans un parcours historique, il élucide d'abord l'espace des contraintes imposées par le genre et montre comment l'école a contribué à fixer le positionnement attendu du scripteur dans l'écriture d'une lettre. Ensuite, dans une partie plus didactique, il propose des activités de lecture qui mettent en évidence les diverses formes de liberté scripturale que peut prendre le scripteur.

Isabelle Laborde-Milaa aborde le genre journalistique de l'interview avec la notion d'angle, notion qui vise, dans la profession, à identifier la posture d'écriture que doit prendre le journaliste pour rendre compte de la complexité du réel. L'auteur travaille cette notion à l'intérieur de celle de genre, ici l'interview, genre oral mais aussi écrit dont elle montre la difficulté pour des étudiants en formation : quel degré de liberté le scripteur peut-il s'arroger dans le choix de son angle ? Comment articuler les diverses contraintes du genre et la nécessité de se trouver une position, tant dans l'interview orale que dans l'écrit qui en résultera ? L'examen d'interviews écrites, analysées par les étudiants, permet de dégager les représentations dominantes et d'ouvrir quelques perspectives didactiques.

Après ces deux études génériques, Dominique Lahanier-Reuter et Yves Reuter explorent les effets des contextes disciplinaires sur les représentations de l'écrit et de l'écriture chez des élèves de collège. De la 6e à la 3e, les élèves ont-ils la même idée des fonctions de l'écriture et de ses difficultés ? L'écriture, pour eux, a-t-elle la même importance selon la discipline envisagée ? Jugent-ils que, selon la discipline, ils sont confrontés aux mêmes conduites discursives (description, explication, justification) ? Que disent-ils de leurs pratiques scripturales, par exemple en termes de longueur ou de relecture ? etc. Cette étude met au jour des configurations disciplinaires qui manifestent comment écriture, types d'écrits et contenus disciplinaires sont associés par les élèves et évoque les évolutions qui se produisent de la 6e à la 3e. Elle révèle un des aspects de la variabilité des images scripturales, ici rapportée au contexte disciplinaire et à la position dans le cursus scolaire.

Bertrand Daunay, quant à lui, interroge les normes scolaires qui régissent la production du commentaire littéraire en analysant la construction de l'image de soi comme lecteur nécessairement opérée par le rédacteur du commentaire. Du lecteur complice au lecteur nié en passant par le lecteur distancié, il montre les effets de censure induits par l'exigence de distance dans l'écriture du commentaire. En analysant trois recueils de commentaires, il met en évidence la relativité des critères qui fondent le jugement de distance. Il rejoint ainsi les analyses génériques qui précèdent, mais en contestant la légitimité des normes qui définissent le genre du commentaire scolaire au vu desquelles, malheureusement, on évalue souvent les difficultés des élèves. Son étude contribue à interroger certaines formes de jugement scolaire qui, sans guère de précautions, infèrent de marques linguistiques ou rhétoriques des comportements cognitifs.

Le troisième ensemble de textes vise à faire quelques propositions de démarches didactiques. Francis Ruellan analyse l'évolution du rapport à l'écriture et au texte narratif d'élèves de CM1 engagés dans un dispositif complexe de travail en projet. Il cible plus particulièrement les parcours de deux élèves, fortement contrastés, et montre l'évolution de leur rapport aux opérations d'écriture, aux outils élaborés en classe, l'évolution de leur représentation de la tâche et de l'image d'eux-mêmes comme sujets écrivants. La prise en compte du dispositif apparaît ici comme fondamentale dans l'interprétation de ces évolutions.

Nathalie Denizot propose une séquence en classe de seconde pour travailler la construction d'images du scripteur dans les nouveaux genres de textes argumentatifs comme l'éloge ou le blâme, maintenant au programme du lycée. Les élèves rédigent d'abord des textes à partir d'une consigne ouverte sur l'émission « Loft Story », qu'ils sont amenés ensuite à analyser, en distinguant position argumentative du scripteur sur l'émission, marques énonciatives du locuteur et du destinataire, et images du lecteur et du scripteur, images non forcément liées aux marques énonciatives et souvent mises en scène par le scripteur sans réelle intentionnalité (d'où l'intérêt de leur identification). La séquence s'achève par la production d'un texte inscrit dans un genre précis et adoptant une posture particulière. L'intérêt de cette démarche, qui lie images du scripteur et images du lecteur, qui associe la question du genre et celle des postures scripturales est indéniable et ouvre des pistes originales pour investir les nouvelles formes d'écriture au lycée.

De même, Denis Fabé présente une séquence de travail argumentatif en classe de 3e où se croisent diverses dimensions de l'écriture scolaire : l'exercice d'écriture comme support d'évaluation, les opinions du scripteur sur le thème proposé, ses expériences et pratiques culturelles, son interprétation de la tâche d'écriture. Tout cela se concrétise dans une séquence où l'on fait réfléchir les élèves sur l'école et représenter par l'écriture des professeurs, de style pédagogique différent, en train d'évoquer un conflit avec un élève. L'analyse des textes d'élèves met en évidence la complexité des postures argumentatives prises par les élèves et la part importante, dans l'analyse des textes, de la connaissance qu'a l'enseignant de l'élève qui les a écrits. Ce travail permet ainsi d'illustrer certaines modalités de la construction du jugement scolaire, et déplace la question des images scripturales du côté de l'activité interprétative du récepteur.

Enfin, avec l'article d'Arielle Noyère, on retrouve les dimensions disciplinaire et générique abordées plus haut. En effet, les élèves de 5e ont produit des séquences descriptives en français et en histoire et des séquences explicatives insérées dans un documentaire ou dans un récit. Outre la présentation de ces démarches transversales, cet article amène, grâce notamment à des entretiens menés avec les élèves, à voir ce qu'ils perçoivent des enjeux assignés à l'écriture dans l'une et l'autre discipline, à identifier les postures de scripteur induites par tel cadre disciplinaire, et à entrevoir les façons les plus pertinentes de les aider à adopter une posture de scripteur adaptée aux situations d'écriture qu'ils rencontrent dans les différentes disciplines.

 

Isabelle DELCAMBRE, Yves REUTER

 
 

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