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Nous proposons dans ce numéro un ensemble de contributions sur des phénomènes
scripturaux pour lesquels l'intérêt se développe dans le champ des recherches
en didactique. Parfois désignés par les termes de position d'écriture ou
de posture scripturale, nous préférons, quant à nous, les regrouper sous
la notion d'« image(s) scripturale(s) » pour rendre compte de leur aspect
construit, et cela autant dans les processus de production textuelle que
dans les processus de réception. Nous nous intéressons, dans cette perspective,
aux phénomènes subtils qui permettent, dans les textes, d'identifier la
façon dont un scripteur donne de lui une certaine image tout en disant
ce qu'il dit, ou, pour le dire autrement, à la façon de dire par opposition
au dit. Ces phénomènes permettent également de théoriser la manière dont
le lecteur construit ou reconstruit l'image qu'il pense être celle que
le scripteur donne de lui (intentionnellement ou malgré lui), etc. Cette
notion n'est pas sans lien avec celle de rapport à l'écriture, qui est,
de même, travaillée en didactique, en relation avec les études sociolinguistiques
ou socio-cognitives sur le rapport au savoir. Il s'agit par là d'envisager
l'écriture selon le sens qu'elle prend pour le sujet singulier qui écrit,
dans le contexte singulier de la tâche d'écriture où il est engagé et dans
l'histoire singulière qui est la sienne, même si une partie de ce sens
et de cette histoire est socialement construite.
Les textes qui suivent sont rassemblés en trois grands ensembles : le premier
vise à poser un certain nombre de cadres théoriques qui éclairent différemment
les notions d'images scripturales et de rapport à l'écriture et au langage.
Le deuxième explore les variations qu'entraînent les genres ou les contextes,
professionnels ou disciplinaires, variations qui obligent à spécifier des
formes différenciées de rapports à l'écriture ou d'images scripturales.
Le troisième propose des exemples d'interventions didactiques qui permettent
de travailler en classe ces phénomènes subtils mais néanmoins importants,
en ce qu'ils jouent par exemple sur la réception des textes et donc sur
leur évaluation. Comment amener les élèves à identifier ces phénomènes
ténus ? Quelles démarches leur proposer pour les amener à travailler leurs
textes à ce niveau-là ?
Isabelle Delcambre et Yves Reuter ouvrent le premier ensemble de textes
en construisant le cadre didactique dans lequel la notion d'image scripturale
s'est développée. Ils identifient ainsi les champs théoriques qui peuvent
être mis à contribution dans l'élaboration de cette notion et en proposent
une définition qui permet de soulever les problèmes méthodologiques de
recueil et construction des données (recueil de discours, analyses de textes,
observations de comportements, etc.). En effet, si les images scripturales
sont des constructions, il s'agit d'interroger les conditions de production
de l'interprétation qui les fondent. Ce cadrage théorique débouche sur
des considérations touchant à l'intervention didactique. Les auteurs identifient
des classes de problèmes que la notion d'image scripturale permet de mieux
cerner et proposent quelques démarches pour la travailler en classe.
La notion de rapport à l'écriture est plus particulièrement travaillée
par Christine Barré de Miniac à partir d'études menées sur des publics
d'âges et de statuts différents (élèves de maternelle, collégiens, lycéens
en Bac Pro, étudiants en classes préparatoires ou BTS, enseignants, parents,
etc.). L'auteur associe, en montrant leur spécificité, des analyses d'entretiens
et des observations directes de comportements scolaires face à l'écriture.
La notion de rapport à l'écriture pourrait ainsi être distinguée de celle
d'image scripturale en ce qu'elle repose moins sur des analyses de productions
écrites que sur des analyses d'attitudes, de conceptions et de formes d'investissement
dans l'écriture. Ce travail permet d'opérer des distinctions fines à l'intérieur
même de la notion de rapport à l'écriture et de proposer des pistes de
réflexion didactiques pour chacune des dimensions identifiées.
Elisabeth Bautier, quant à elle, élargit le propos à la notion de rapport
au langage, qu'elle problématise à la fois dans son émergence historique
(issue des réflexions des années 70 sur les inégalités sociales et sur
leur traduction scolaire en termes de différenciation des apprentissages)
et dans sa relation avec la notion générale de « rapport à ». L'article distingue
les diverses composantes du rapport au langage : le langage est à la croisée
des registres sociaux, subjectifs et cognitifs de l'élaboration du sujet.
L'auteur pose que les élèves investissent différemment les ressources linguistiques
et langagières, i.e. n'ont pas le même rapport au langage, selon leur interprétation
des tâches et leurs mobilisations cognitives. Ainsi conçue, la notion de
rapport au langage ne permet pas de décrire des sujets élèves dans une
quelconque forme d'unicité langagière mais elle amène à mieux comprendre
quels sont les enjeux des situations langagières pour le sujet, et donc,
à mieux appréhender les causes des difficultés possibles des élèves.
La notion d'image scripturale, dans ses dimensions plus particulièrement
textuelles, n'est pas non plus sans rapport avec celle d'ethos que développe
Dominique Maingueneau. L'auteur présente les sources aristotéliciennes
de la notion d'ethos rhétorique et pointe un certain nombre de difficultés
posées par son exploitation actuelle, qui illustrent parfaitement les « phénomènes
subtils » évoqués plus haut. Il développe ensuite sa théorie de l'ethos
dans le cadre de l'analyse du discours et en relation avec ce qu'il appelle
les genres institués, tels la publicité, le discours politique ou philosophique.
Il propose l'analyse de quelques exemples et montre que la notion d'ethos
éclaire les processus par lesquels un discours (par exemple publicitaire)
provoque l'adhésion des destinataires.
Le deuxième ensemble de textes explore les dimensions génériques et contextuelles
des notions de rapport à l'écriture et d'images scripturales. Ainsi, Pierre
Delcambre analyse (et interroge) le rapport à l'écriture des officiers
de quart dans la marine marchande (qui sont chargés de remplir le cahier
de passerelle). Il montre que, dans un contexte de travail, cette notion
ne va pas de soi. A quelles conditions le salarié engagé dans une activité
de scription pense-t-il qu'il « écrit » ? Ne faut-il pas qu'il puisse se représenter
son activité comme une activité d'écriture pour qu'on puisse parler de
son rapport à l'écriture ? Analyser l'écriture en contexte de travail oblige
ainsi à dénaturaliser la notion de rapport à l'écriture. Cela n'est pas
sans rappeler les opinions des élèves de Bac Pro sur l'écriture professionnelle
recueillies par C. Barré de Miniac et leur attitude de retrait par rapport
à certaines activités d'écriture peu scolaires.
Olivier Dezutter travaille, lui, sur le genre épistolaire et montre comment
le positionnement du scripteur est partagé entre le respect des contraintes
du genre et la liberté qui lui est laissée de gérer son image et celle
de la relation à l'autre qu'il désire construire à travers ses lettres.
Dans un parcours historique, il élucide d'abord l'espace des contraintes
imposées par le genre et montre comment l'école a contribué à fixer le
positionnement attendu du scripteur dans l'écriture d'une lettre. Ensuite,
dans une partie plus didactique, il propose des activités de lecture qui
mettent en évidence les diverses formes de liberté scripturale que peut
prendre le scripteur.
Isabelle Laborde-Milaa aborde le genre journalistique de l'interview avec
la notion d'angle, notion qui vise, dans la profession, à identifier la
posture d'écriture que doit prendre le journaliste pour rendre compte de
la complexité du réel. L'auteur travaille cette notion à l'intérieur de
celle de genre, ici l'interview, genre oral mais aussi écrit dont elle
montre la difficulté pour des étudiants en formation : quel degré de liberté
le scripteur peut-il s'arroger dans le choix de son angle ? Comment articuler
les diverses contraintes du genre et la nécessité de se trouver une position,
tant dans l'interview orale que dans l'écrit qui en résultera ? L'examen
d'interviews écrites, analysées par les étudiants, permet de dégager les
représentations dominantes et d'ouvrir quelques perspectives didactiques.
Après ces deux études génériques, Dominique Lahanier-Reuter et Yves Reuter
explorent les effets des contextes disciplinaires sur les représentations
de l'écrit et de l'écriture chez des élèves de collège. De la 6e à la 3e,
les élèves ont-ils la même idée des fonctions de l'écriture et de ses difficultés ?
L'écriture, pour eux, a-t-elle la même importance selon la discipline envisagée ?
Jugent-ils que, selon la discipline, ils sont confrontés aux mêmes conduites
discursives (description, explication, justification) ? Que disent-ils de
leurs pratiques scripturales, par exemple en termes de longueur ou de relecture ?
etc. Cette étude met au jour des configurations disciplinaires qui manifestent
comment écriture, types d'écrits et contenus disciplinaires sont associés
par les élèves et évoque les évolutions qui se produisent de la 6e à la
3e. Elle révèle un des aspects de la variabilité des images scripturales,
ici rapportée au contexte disciplinaire et à la position dans le cursus
scolaire.
Bertrand Daunay, quant à lui, interroge les normes scolaires qui régissent
la production du commentaire littéraire en analysant la construction de
l'image de soi comme lecteur nécessairement opérée par le rédacteur du
commentaire. Du lecteur complice au lecteur nié en passant par le lecteur
distancié, il montre les effets de censure induits par l'exigence de distance
dans l'écriture du commentaire. En analysant trois recueils de commentaires,
il met en évidence la relativité des critères qui fondent le jugement de
distance. Il rejoint ainsi les analyses génériques qui précèdent, mais
en contestant la légitimité des normes qui définissent le genre du commentaire
scolaire au vu desquelles, malheureusement, on évalue souvent les difficultés
des élèves. Son étude contribue à interroger certaines formes de jugement
scolaire qui, sans guère de précautions, infèrent de marques linguistiques
ou rhétoriques des comportements cognitifs.
Le troisième ensemble de textes vise à faire quelques propositions de démarches
didactiques. Francis Ruellan analyse l'évolution du rapport à l'écriture
et au texte narratif d'élèves de CM1 engagés dans un dispositif complexe
de travail en projet. Il cible plus particulièrement les parcours de deux
élèves, fortement contrastés, et montre l'évolution de leur rapport aux
opérations d'écriture, aux outils élaborés en classe, l'évolution de leur
représentation de la tâche et de l'image d'eux-mêmes comme sujets écrivants.
La prise en compte du dispositif apparaît ici comme fondamentale dans l'interprétation
de ces évolutions.
Nathalie Denizot propose une séquence en classe de seconde pour travailler
la construction d'images du scripteur dans les nouveaux genres de textes
argumentatifs comme l'éloge ou le blâme, maintenant au programme du lycée.
Les élèves rédigent d'abord des textes à partir d'une consigne ouverte
sur l'émission « Loft Story », qu'ils sont amenés ensuite à analyser, en
distinguant position argumentative du scripteur sur l'émission, marques
énonciatives du locuteur et du destinataire, et images du lecteur et du
scripteur, images non forcément liées aux marques énonciatives et souvent
mises en scène par le scripteur sans réelle intentionnalité (d'où l'intérêt
de leur identification). La séquence s'achève par la production d'un texte
inscrit dans un genre précis et adoptant une posture particulière. L'intérêt
de cette démarche, qui lie images du scripteur et images du lecteur, qui
associe la question du genre et celle des postures scripturales est indéniable
et ouvre des pistes originales pour investir les nouvelles formes d'écriture
au lycée.
De même, Denis Fabé présente une séquence de travail argumentatif en classe
de 3e où se croisent diverses dimensions de l'écriture scolaire : l'exercice
d'écriture comme support d'évaluation, les opinions du scripteur sur le
thème proposé, ses expériences et pratiques culturelles, son interprétation
de la tâche d'écriture. Tout cela se concrétise dans une séquence où l'on
fait réfléchir les élèves sur l'école et représenter par l'écriture des
professeurs, de style pédagogique différent, en train d'évoquer un conflit
avec un élève. L'analyse des textes d'élèves met en évidence la complexité
des postures argumentatives prises par les élèves et la part importante,
dans l'analyse des textes, de la connaissance qu'a l'enseignant de l'élève
qui les a écrits. Ce travail permet ainsi d'illustrer certaines modalités
de la construction du jugement scolaire, et déplace la question des images
scripturales du côté de l'activité interprétative du récepteur.
Enfin, avec l'article d'Arielle Noyère, on retrouve les dimensions disciplinaire
et générique abordées plus haut. En effet, les élèves de 5e ont produit
des séquences descriptives en français et en histoire et des séquences
explicatives insérées dans un documentaire ou dans un récit. Outre la présentation
de ces démarches transversales, cet article amène, grâce notamment à des
entretiens menés avec les élèves, à voir ce qu'ils perçoivent des enjeux
assignés à l'écriture dans l'une et l'autre discipline, à identifier les
postures de scripteur induites par tel cadre disciplinaire, et à entrevoir
les façons les plus pertinentes de les aider à adopter une posture de scripteur
adaptée aux situations d'écriture qu'ils rencontrent dans les différentes
disciplines.
Isabelle DELCAMBRE, Yves REUTER
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