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En décembre 1997, nous avons organisé à l'Université de Metz un colloque
international intitulé « Le français comme discipline : cent ans d'Instructions
officielles ».
Interroger la discipline « français », retracer son évolution, décrire son
état présent par le biais des textes officiels, est certes insuffisant
mais néanmoins indispensable.
Insuffisant, car les « plans d'études » ou les « Instructions officielles »
représentent un curriculum formel qui ne saurait rendre compte de la réalité
des classes et des pratiques.
Indispensable, car ces textes fournissent de précieux renseignements sur
l'organisation des cursus, des filières et des classes et surtout sur la
configuration d'ensemble de la discipline : finalités, objectifs, contenus,
méthodes, activités, exercices...
La partie historique du colloque, c'est-à-dire l'observation, l'analyse
et l'interprétation des évolutions qu'a connues la discipline depuis un
siècle, au niveau du primaire et du secondaire, est publié sous la forme
d'un volume de la collection « Didactique des Textes ». Il vient de paraître
et on en trouvera le sommaire détaillé ici-même.
Nous avons réservé à la présente livraison de Pratiques l'étude des textes
officiels contemporains, qu'ils soient déjà anciens mais toujours en vigueur,
ou qu'ils fassent l'objet d'une publication récente.
Le numéro se propose en un premier temps (Enjeux discursifs des Instructions
officielles) de reconstruire les portraits « discursifs » qu'élaborent les
rédacteurs des textes officiels, d'eux-mêmes en tant que responsables politiques,
scientifiques et pédagogiques, et de leurs destinataires. Ce faisant, on
examine aussi les enjeux pragmatiques de ce genre d'écrits (informer, former,
conseiller...).
C'est ainsi que Marie-Anne Paveau, essentiellement à partir des I.O. des
lycées, étudie les actants discursifs mis en scène dans ce texte :
images que les énonciateurs du texte officiel donnent d'eux-mêmes (parole
d'autorité, suffisamment désincarnée pour assurer son universalité mais
non dépourvue d'une dimension axiologique, appréciative et verdictive).
images des destinataires du texte officiel, essentiellement des enseignants.
Effacés en tant que protagonistes directs de l'énonciation, ces derniers
sont délocutés sous la forme de désignations lexicales (le professeur...),
d'une pronominalisation indéfinie (on) ou par l'intermédiaire d'une dévolution
métonymique ancrée sur les contenus ou les activités qui concrétisent la
discipline (la rhétorique nouvelle... procède, fournit... ; la lecture d'une
uvre intégrale ne s'attache pas...).
Le portrait des enseignants prend aussi la forme d'actions que leur prêtent
les rédacteurs officiels, sans que l'on sache si les propos sont illocutoirement
déclaratifs et descriptifs ou prescriptifs.
images des élèves. Délocutés à l'aide de désignations lexicales (les élèves,
les adolescents), ils font l'objet d'un traitement figuratif (ils possèdent
des qualifications sociales, psychologiques, intellectuelles...) et apparaissent
comme un idéal-type à projeter dans l'avenir.
Adoptant une posture explicative similaire à celle de M.-A. Paveau, Patrick
Borowski s'arrête sur la brochure La maîtrise de la langue à l'école, destinée
à l'enseignement primaire. Après avoir présenté l'ouvrage (il s'agit plus
d'un outil de formation que de véritables instructions), P. Borowski étudie
plus précisément les relations interlocutives entre l'énonciateur officiel
et ses destinataires.
Le locuteur est, en fait, un médiateur anonyme qui rapporte les parole
autorisées des chercheurs intéressés par la didactique du français et s'adressant
à l'ensemble de la communauté enseignante du premier degré.
Dans ce contexte énonciatif, P. Borowski désintrique, marques linguistiques
à l'appui, les différentes visées de l'énonciateur et ses stratégies discursives :
une démarche d'acculturation d'un lecteur non spécialiste dans le but
de lui procurer des savoirs théoriques ;
un objectif d'accroissement de
la compétence professionnelle du lecteur ;
une visée discrètement prescriptive
sous la forme de conseils et de recommandations ;
une stratégie d'anticipation
des réactions du lecteur en fonction de l'état des connaissances qu'on
lui présuppose ;
une stratégie d'explication par l'usage de parenthèses,
de reformulations, de définitions et de commentaires ;
une stratégie d'association
du lecteur par l'intermédiaire de l'expression de valeurs partagées.
On retrouve cette perspective d'analyse de discours dans la communication
de Sandrine Reboul-Touré. Lauteur, qui sintéresse aux Instructions officielles
des collèges, montre quà lintérieur dune relation de dissymétrie entre
les rédacteurs des programmes et leurs lecteurs se jouent des rapports
de didacticité complexes. En effet, lénonciateur prête à son lecteur des
savoirs de référence supposés connus et, en même temps, lui apporte des
connaissances nouvelles (reformulations définitionnelles, procédés dexemplification...).
Le texte qui résulte de cette situation interdiscursive est un discours
de compromis, hésitant entre des enjeux informatifs et des visées didactiques.
Le numéro propose, dans un second temps (Les contenus des récentes Instructions
officielles en France), une série détudes des présentes Instructions officielles
du primaire, du collège et du lycée.
Cette partie souvre par la communication de Katherine Weinland, Inspectrice
générale, et fortement impliquée dans la rédaction des I.O. du collège
et du lycée.
Pour lessentiel, il sagit de présenter le dispositif institutionnel (Conseil
National des Programmes et Groupe Technique Disciplinaire) ainsi que les
règles qui président à lélaboration, dans leur forme et dans leurs contenus,
des Instructions officielles.
Les lecteurs de Pratiques mesureront le chemin parcouru depuis vingt-cinq
ans et, cela, à différents niveaux : modes de constitution du groupe des
rédacteurs, objectifs affirmés de refondation de la discipline, prise en
compte des savoirs théoriques et didactiques contemporains, consultation
des enseignants...
Lorientation positive du propos ne saurait masquer K. Weinland ne le dissimule
pas les paramètres qui parasitent lécriture du texte officiel : divergences
entre les rédacteurs et compromis problématiques ; concessions faites à
lancienne configuration didactique du français et aux pratiques dominantes ;
modes de transposition didactique de certains concepts théoriques ; choix
terminologiques... et surtout nécessité dune formation continuée qui accompagne
la mise en application des Instructions.
Les huit communications qui suivent sattachent à décrire la discipline
telle quelle se présente aujourdhui, composite et instable, en exhaussant
en objets détudes les sous-matières qui la constituent traditionnellement :
Lecture, Ecriture, Langue Française.
Précisons, ici, que nous ne sommes pas parvenus à une étude exhaustive
de la discipline, selon ses ordres denseignement (premier et second degrés)
ni à une répartition équitable des communications selon les sous-matières.
Cest ainsi que la lecture et létude des textes occupent une place dominante,
comme lattestent les communications de J.-P. Sanfourche, J.-M. Privat et
M.-C. Vinson, R. Michel et A. Petitjean.
Il faut, cependant, nuancer ce regret dans la mesure où certains communications
publiées dans le volume de « Didactique des Textes » (Histoire de lenseignement
du français et textes officiels) achèvent leurs parcours historique par
une observation du présent de la discipline. Cest ainsi quA. Petitjean
et J.-F. Halté traitent de lenseignement de lécriture à lécole primaire
et au collège ; que S. Martin sarrête sur la poésie et que C. Vargas décrit
lévolution de lenseignement de la grammaire. A quoi il faut ajouter lanalyse
critique par B. Combettes de la terminologie grammaticale des collèges et
des lycées que nous avons publiée dans le numéro 97/98 de Pratiques.
Précisons encore que les communicants nétant pas des historiens de la
discipline mais des linguistes, des littéraires, des sociologues ou des
didacticiens, leurs travaux ont pour caractéristiques :
dêtre menés dun point de vue plutôt interne, au détriment dun rapprochement
avec dautres textes (débats parlementaires, campagnes de presse, revues
pédagogiques, discours théoriques, manuels, travaux délèves...) qui permettraient
de contextualiser les textes officiels et de mieux comprendre leur logique
et leur axiologie ;
de centrer leurs analyses sur les opérations de transposition didactique
des théories de référence : ex. : sélection des paradigmes scientifiques
hétérogènes qui nont pas les mêmes vertus explicatives ni des rentabilités
didactiques équivalentes (cf. J.-P. Sanfourche et R. Michel) ; ex. : oblitération
dans les I.O. du lycée des théories sociologiques du livre et de la lecture
pour conforter la conception légitimiste de lenseignement de la littérature
(cf. J.-M. Privat et M.-C. Vinson, A. Petitjean) ; ex. : processus dintégration
et dintrication des théories pour déterminer des compétences, statuer
sur les contenus à enseigner, conseiller des démarches denseignement,
fabriquer des exercices... (cf. I. Delcambre pour lenseignement de loral) ;
ex. : examiner des modes de transposition. C'est ainsi que S. Reboul-Touré,
pour ne prendre quun exemple, montre que dans les I.O. des collèges, le
concept de discours dont on ne sait pas sil est transposé de la rhétorique
ou de la linguistique, change de statut en entrant dans lespace scolaire.
Ce faisant, il est repensé en termes de compétence (la maîtrise des discours),
de notion textuelle (formes de discours) et de contenus grammaticaux (grammaire
de discours) ;
de décrire les types de solidarités didactiques quentretiennent les sous-matières.
Cest ainsi, comme le montre I. Delcambre, quau niveau de lélémentaire
et du collège, à partir de 1972, de manière dominante, écrit sinterface
avec oral, alors quà partir des années 90, une seconde solidarité est
fortement marquée : la lecture et lécriture (cf. J.-P. Sanfourche et R. Michel) ;
dobserver comment la discipline « français » justifie lexistence de corrélations
avec les autres disciplines. Je fais référence à la thématique de la « maîtrise
de la langue dans les apprentissages des disciplines » (cf. D. Bessonnat),
qui ne fait pas lobjet dune préoccupation identique selon les disciplines.
Je pense aussi à la communication de M. Berthelier au cours de laquelle
lauteur réfléchit sur les relations complexes quentretient le latin avec
lenseignement du français ;
de ne pas négliger lanalyse des valeurs éducatives et culturelles que
les textes officiels confèrent à la discipline. Cest ainsi quA. Petitjean
et R. Michel décrivent lévolution des finalités allouées à lenseignement
de la littérature dans le secondaire et soulignent la montée en puissance
des savoirs et des méthodes au détriment des valeurs.
Le numéro propose, dans un troisième temps (Instructions officielles, formation
universitaire et concours de recrutement) une mise en perspective des Instructions
officielles par rapport à la formation universitaire dite académique.
Il apparaît, au travers des communications de F. Ropé et de J.-P. Benoit,
et cest un phénomène quon ne retrouve pas dans les autres disciplines,
quun profond décalage et quune distance très grande existent entre les
contenus du CAPES et le programme des Instructions officielles.
En témoignent les savoirs théoriques que les I.O. du collège présupposent
connus par les futurs enseignants (linguistique textuelle, théories de
lécriture, analyse du champ éditorial et des genres de la littérature
de jeunesse, théories des médiations culturelles, théories de la variation
langagière...) mais qui nexistent pas dans la formation universitaire
des professeurs de français.
En ce sens, le formalisme réducteur qui se généralise dans lapproche des
textes a pour origine moins la nature même des concepts linguistiques que
linsuffisante maîtrise par les enseignants des savoirs de référence programmés
par les Instructions.
On comprend mieux aussi les difficultés quéprouvent les jeunes enseignants
face à lhétérogénéité des élèves, à la variété des performances langagières
et aux dissonances culturelles.
En labsence dune reconfiguration en profondeur du CAPES et des cursus
universitaires, on continuera à assister passivement au déclin de la lecture
littéraire et, surtout, on maintiendra les inégalités sociales devant lacculturation
scolaire.
Le numéro propose, dans un quatrième temps (Les contenus des récents plans
d'études francophones) délargir la réflexion sur les textes officiels
aux plans détudes francophones de Belgique, du Québec et de la Suisse.
Au fil des communications sont étudiés, successivement, les rapports entre
langue et discours au niveau des collèges (M.-L. Elalouf) ; lenseignement
de lécriture au secondaire (O. Dezutter et J.-L. Duffays) ; lenseignement
de la littérature au lycée (K. Canvat et J.-M. Rosier) ; lenseignement de
loral au primaire (M. Wirthner).
Au-delà des différences (pluralité des plans détudes en fonction du double
réseau denseignement en Belgique et des réalités cantonales en Suisse ;
moindre degré dhomogénéisation culturelle, rythme de publication des programmes...),
les textes officiels francophones partagent avec les Instructions officielles
françaises :
le fait de connaître, didactiquement parlant, une périodisation identique,
rythmée depuis les années 60 selon trois étapes : enseignement « traditionnel » ;
enseignement « rénové » ; enseignement en reconfiguration.
le fait dêtre confrontés, aujourdhui, à des problèmes similaires : modes
de transposition didactique des théories de référence ; logique accumulative
de nouveaux objets denseignement aux dépens dune cohérence densemble ;
types de solidarités didactiques ; modes de prise en compte du nouveau public
scolarisé...
Il aura manqué, dans ces journées, les témoignages dacteurs ayant rédigé
les I.O., ceux denseignants qui auraient dit les usages quils font des
textes officiels. Disons quen leur absence nous avons tenté dobjectiver
la connaissance de la discipline telle que les discours officiels la configurent.
André PETITJEAN
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