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A la fin de cette année, Pratiques atteindra son centième numéro.
Vingt-cinq années sont passées depuis que trois enseignants de collèges
et de lycées qui venaient de réussir leur concours (CAPES ou Agrégation),
en ayant dû dissimuler leurs lectures théoriques hétérodoxes (linguistique,
sémiotique, nouvelle critique... ), décidèrent de fonder une revue consacrée
à l'enseignement du français.
Vingt-cinq années au cours desquelles, avec une vingtaine d'autres collègues
qui les ont rejoints dans l'intervalle, ils ont contribué, et continuent
de le faire, à l'invention collective et nationale d'une nouvelle discipline
(le français vs les Lettres) et d'un champ théorique : la didactique.
L'entreprise était audacieuse, sous-tendue par un sens militant de la responsabilité
sociale et par une boulimie de savoirs théoriques mis au service d'une
réflexion sur les contenus à enseigner et sur les démarches d'enseignement.
L'entreprise a réussi, au sens où nous sommes passés d'une position essentiellement
critique par rapport aux savoirs enseignés, estimés obsolètes, à une posture
de problématisation de l'ensemble de la discipline : ses finalités culturelles,
les compétences qu'elle développe, les modes de solidarisation entre ses
sous-matières, les contenus à enseigner, les activités et les exercices
à réaliser, les formes d'évaluation...
En ce moment anniversaire, je voudrais remercier tous ceux qui ont participé,
de très près ou de plus loin, à cette histoire.
Je salue les autorités tutélaires qui ont encouragé intellectuellement
et financièrement la création de Pratiques (P. Barbéris, R. Barthes, R.
Fayol, J. Levaillant, J. Peytard, A. Ubersfeld... ).
Je salue les membres du collectif pour leurs qualités intellectuelles,
leur engagement militant et leur éthique relationnelle. Porté par ces valeurs,
le groupe n'a jamais fonctionné comme une collection d'individus ponctuellement
rassemblés dans un - comité de rédaction mais comme un ensemble homogène
d'intellectuels intégrant collectivement, non sans difficultés parfois,
les spécialités de chacun. Ces mêmes valeurs expliquent, qu'en dépit de
l'usure du temps, des aléas de la vie et des carrières, le groupe a survécu
et a gardé avec ceux qui l'ont quitté des relations de respect mutuel.
Je mesure les avantages de cette forme de travail (richesse, cohérence,
systématicité, efficacité... ) mais ses limites aussi (effets de fermeture
rédactionnelle et saturation des individus, asphyxiés par les multiples
tâches, matérielles et idéelles, afférentes à l'entreprise collective.
Je salue la mémoire des disparus, qu'ils aient eu le statut de correspondants
(B. Bellet, D. Fedida) ou de collaborateurs (C. Abastado, T. Aron, C. Bachman,
N. Catach, D. Maldidier).
Je salue les auteurs, et, au-delà d'eux, les collègues universitaires (linguistes,
littéraires, psychologues, sociologues, didacticiens... ), qu'ils soient
français ou étrangers, qui enrichissent notre pensée collective.
Je salue les autres revues (Le Français Aujourd'hui, Enjeux, La Lettre
de la DFLM, Repères... ) avec lesquelles Pratiques, au-delà des rivalités
structurelles, entretient des collaborations croisées.
Je salue les corps de l'Inspection, en particulier l'inspection Générale,
à laquelle nous nous sommes souvent opposés, mais qui a changé, parallèlement
à notre propre évolution.
Je salue les collègues (formateurs et enseignants) qui nous encouragent
souvent, nous critiquent aussi, et dont le contact, par l'intermédiaire
dus colloques et des Universités d'été, est précieux pour éclairer nos
choix éditoriaux.
Je salue, enfin, nos mille cinq-cents abonnés, dont certains sont de fidèles
compagnons de route, et plus généralement tous les lecteurs de la revue,
que nous rencontrons régulièrement (stages, conférences, congrès... ).
Je profite de ce moment d'anniversaire pour déclarer qu'une partie de cette
histoire est achevée, et cela, pour deux raisons majeures :
- Les 13.000 pages publiées par la revue, et qui ont eu un rôle indéniable
dans les mutations positives ou négatives de la discipline, continuent,
certes, à aimanter le présent, mais appartiennent, déjà, à l'histoire de
l'enseignement.
Il ne manquera pas - le processus a déjà commencé - de thèses, d'ouvrages,
d'articles qui décriront et évalueront le travail effectué.
Nous-mêmes, dans une logique de capitalisation des connaissances et de
falsification des travaux antérieurs, nous sommes entrés dans une phase
d'assimilation critique de notre travail, d'approfondissement de nos recherches
et d'ouverture de nouveaux chantiers théoriques.
En conséquence, Pratiques va tendanciellement changer de nature et adoptera
un point de vue plus épistémologique sur la discipline, comme l'attestent
le présent numéro et la programmation à venir.
- Les membres du collectif ont changé de statut professionnel (12 enseignants
du secondaire pour 3 universitaires en 1978. 16 universitaires et 2 professeurs
de collèges aujourd'hui).
Au cours de ces transformations, ils ont été amenés à se spécialiser dans
une théorie de référence ou dans un domaine de la didactique et à diversifier
leurs activités (enseignement, recherche, administration, formation, expertise,
édition...). Sans compter ceux qui ont eu la responsabilité de l'écriture
de textes officiels ou de manuels scolaires. Si je peux me permettre une
pointe de malice, je dirais qu'en l'espace de ces vingt-cinq ans, une poignée
d'enseignants un peu atypiques et prophètes se sont transformés en autorités
pontificales, responsables d'écrits qui, au-delà de leur légitimité scientifique,
ont une portée sociale.
Nous sommes donc mis en demeure, tout en continuant d'analyser l'ancienne
configuration didactique, mais de façon plus historienne que polémique,
(le. stabiliser la discipline, d'évaluer les effets des innovations et
d'aider à résoudre les formes présentes de l'échec scolaire.
En fonction de quoi, à partir de 1999, Pratiques continuera (son arrêt
a été un instant envisagé), mais non sans changements :
- la revue fera système avec un ensemble éditorial qui comprend trois collections :
Didactique des Textes, Recherches Linguistiques, Recherches Textuelles;
- la périodicité ne sera plus trimestrielle mais semestrielle, à raison
de deux numéros doubles de 220 pages. ;
- les problématiques des numéros seront moins praxéologiques que théoriques,
historiques et critiques.
Nous continuerons, certes, à proposer de l'enseignable, mais nous adopterons
une attitude plus méta sur la discipline et sur son fonctionnement.
A titre d'illustration, voici la liste des parutions à venir :
- La réécriture
- Les interactions scolaires
- Histoire des Instructions
Officielles de 1885 à nos jours
- Histoire de la description scolaire du
XVIIe siècle à nos jours
- Les consignes
- Théories sémantiques et didactique
du français
- Textes, normes et valeurs.
La didactique du français, comme toute discipline émergente, s'est trouvée
dans la nécessité de s'autonomiser par rapport à la pédagogie, de se légitimer
par rapport aux champs théoriques de référence et de s'institutionnaliser.
Ces processus sont loin d'être achevés mais on peut espérer que nous aurons
désormais plus de temps pour réaliser ce qui donne sens et existence même
à la didactique : chercher à élucider les causes des échecs et des réussites
et transformer le fonctionnement effectif des classes au profit des élèves
et de leurs enseignants.
Pratiques, revue de recherche en didactique du français, s'engage à le
faire, pour vingt-cinq ans.
André PETITJEAN
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