N° 97-98,
« La transposition didactique
en français »

 “ Pratiques a 25 ans ”

 

A la fin de cette année, Pratiques atteindra son centième numéro.

Vingt-cinq années sont passées depuis que trois enseignants de collèges et de lycées qui venaient de réussir leur concours (CAPES ou Agrégation), en ayant dû dissimuler leurs lectures théoriques hétérodoxes (linguistique, sémiotique, nouvelle critique... ), décidèrent de fonder une revue consacrée à l'enseignement du français.

Vingt-cinq années au cours desquelles, avec une vingtaine d'autres collègues qui les ont rejoints dans l'intervalle, ils ont contribué, et continuent de le faire, à l'invention collective et nationale d'une nouvelle discipline (le français vs les Lettres) et d'un champ théorique : la didactique.

L'entreprise était audacieuse, sous-tendue par un sens militant de la responsabilité sociale et par une boulimie de savoirs théoriques mis au service d'une réflexion sur les contenus à enseigner et sur les démarches d'enseignement.

L'entreprise a réussi, au sens où nous sommes passés d'une position essentiellement critique par rapport aux savoirs enseignés, estimés obsolètes, à une posture de problématisation de l'ensemble de la discipline : ses finalités culturelles, les compétences qu'elle développe, les modes de solidarisation entre ses sous-matières, les contenus à enseigner, les activités et les exercices à réaliser, les formes d'évaluation...

En ce moment anniversaire, je voudrais remercier tous ceux qui ont participé, de très près ou de plus loin, à cette histoire.

Je salue les autorités tutélaires qui ont encouragé intellectuellement et financièrement la création de Pratiques (P. Barbéris, R. Barthes, R. Fayol, J. Levaillant, J. Peytard, A. Ubersfeld... ).

Je salue les membres du collectif pour leurs qualités intellectuelles, leur engagement militant et leur éthique relationnelle. Porté par ces valeurs, le groupe n'a jamais fonctionné comme une collection d'individus ponctuellement rassemblés dans un - comité de rédaction ” mais comme un ensemble homogène d'intellectuels intégrant collectivement, non sans difficultés parfois, les spécialités de chacun. Ces mêmes valeurs expliquent, qu'en dépit de l'usure du temps, des aléas de la vie et des carrières, le groupe a survécu et a gardé avec ceux qui l'ont quitté des relations de respect mutuel. Je mesure les avantages de cette forme de travail (richesse, cohérence, systématicité, efficacité... ) mais ses limites aussi (effets de fermeture rédactionnelle et saturation des individus, asphyxiés par les multiples tâches, matérielles et idéelles, afférentes à l'entreprise collective.

Je salue la mémoire des disparus, qu'ils aient eu le statut de correspondants (B. Bellet, D. Fedida) ou de collaborateurs (C. Abastado, T. Aron, C. Bachman, N. Catach, D. Maldidier).

Je salue les auteurs, et, au-delà d'eux, les collègues universitaires (linguistes, littéraires, psychologues, sociologues, didacticiens... ), qu'ils soient français ou étrangers, qui enrichissent notre pensée collective.

Je salue les autres revues (Le Français Aujourd'hui, Enjeux, La Lettre de la DFLM, Repères... ) avec lesquelles Pratiques, au-delà des rivalités structurelles, entretient des collaborations croisées.

Je salue les corps de l'Inspection, en particulier l'inspection Générale, à laquelle nous nous sommes souvent opposés, mais qui a changé, parallèlement à notre propre évolution.

Je salue les collègues (formateurs et enseignants) qui nous encouragent souvent, nous critiquent aussi, et dont le contact, par l'intermédiaire dus colloques et des Universités d'été, est précieux pour éclairer nos choix éditoriaux.

Je salue, enfin, nos mille cinq-cents abonnés, dont certains sont de fidèles compagnons de route, et plus généralement tous les lecteurs de la revue, que nous rencontrons régulièrement (stages, conférences, congrès... ).

Je profite de ce moment d'anniversaire pour déclarer qu'une partie de cette histoire est achevée, et cela, pour deux raisons majeures :

- Les 13.000 pages publiées par la revue, et qui ont eu un rôle indéniable dans les mutations positives ou négatives de la discipline, continuent, certes, à aimanter le présent, mais appartiennent, déjà, à l'histoire de l'enseignement.

Il ne manquera pas - le processus a déjà commencé - de thèses, d'ouvrages, d'articles qui décriront et évalueront le travail effectué.

Nous-mêmes, dans une logique de capitalisation des connaissances et de “ falsification ” des travaux antérieurs, nous sommes entrés dans une phase d'assimilation critique de notre travail, d'approfondissement de nos recherches et d'ouverture de nouveaux chantiers théoriques.

En conséquence, Pratiques va tendanciellement changer de nature et adoptera un point de vue plus épistémologique sur la discipline, comme l'attestent le présent numéro et la programmation à venir.

- Les membres du collectif ont changé de statut professionnel (12 enseignants du secondaire pour 3 universitaires en 1978. 16 universitaires et 2 professeurs de collèges aujourd'hui).

Au cours de ces transformations, ils ont été amenés à se spécialiser dans une théorie de référence ou dans un domaine de la didactique et à diversifier leurs activités (enseignement, recherche, administration, formation, expertise, édition...). Sans compter ceux qui ont eu la responsabilité de l'écriture de textes officiels ou de manuels scolaires. Si je peux me permettre une pointe de malice, je dirais qu'en l'espace de ces vingt-cinq ans, une poignée d'enseignants un peu atypiques et prophètes se sont transformés en autorités pontificales, responsables d'écrits qui, au-delà de leur légitimité scientifique, ont une portée sociale.

Nous sommes donc mis en demeure, tout en continuant d'analyser l'ancienne configuration didactique, mais de façon plus historienne que polémique, (le. stabiliser la discipline, d'évaluer les effets des innovations et d'aider à résoudre les formes présentes de l'échec scolaire.

En fonction de quoi, à partir de 1999, Pratiques continuera (son arrêt a été un instant envisagé), mais non sans changements :

- la revue fera système avec un ensemble éditorial qui comprend trois collections : Didactique des Textes, Recherches Linguistiques, Recherches Textuelles;

- la périodicité ne sera plus trimestrielle mais semestrielle, à raison de deux numéros doubles de 220 pages. ;

- les problématiques des numéros seront moins praxéologiques que théoriques, historiques et critiques.

Nous continuerons, certes, à proposer de l'enseignable, mais nous adopterons une attitude plus méta sur la discipline et sur son fonctionnement.

A titre d'illustration, voici la liste des parutions à venir :

- La réécriture
- Les interactions scolaires
- Histoire des Instructions Officielles de 1885 à nos jours
- Histoire de la description scolaire du XVIIe siècle à nos jours
- Les consignes
- Théories sémantiques et didactique du français
- Textes, normes et valeurs.

La didactique du français, comme toute discipline émergente, s'est trouvée dans la nécessité de s'autonomiser par rapport à la pédagogie, de se légitimer par rapport aux champs théoriques de référence et de s'institutionnaliser. Ces processus sont loin d'être achevés mais on peut espérer que nous aurons désormais plus de temps pour réaliser ce qui donne sens et existence même à la didactique : chercher à élucider les causes des échecs et des réussites et transformer le fonctionnement effectif des classes au profit des élèves et de leurs enseignants.

Pratiques, revue de recherche en didactique du français, s'engage à le faire, pour vingt-cinq ans.

André PETITJEAN

 

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