n° 143/144
« Écrits de savoirs »
  Quand le discours pédagogique entrave la construction des usages littéraciés du langage Élisabeth Bautier Le texte des savoirs disciplinaires fondés dans l’écrit, construit et énoncé dans une logique de transmission des savoirs, s’affaiblit dans le quotidien des classes au profit d’un curriculum largement cognitif et langagier, compétences littéraciées que les élèves sont censés mettre en œuvre dès les classes pré-élémentaires. Le travail scolaire lui-même, les situations d’apprentissage reposent sur une raison graphique, sur des modes de penser, d’apprendre, de raisonner, de traiter les documents qui supposent dès les premiers moments de la scolarité la familiarité avec la spécificité de la littéracie étendue. Cependant, le discours pédagogique, les interactions maître-élèves, les situations de travail aident-ils les élèves à entrer dans cette familiarité ? L’école prend-elle en charge l’apprentissage de ce qu’elle suppose partagé et qui ne l’est pas ? Si tel n’est pas le cas, l’école accentue les inégalités sociales d’apprentissage. Après la présentation d’un cadre théorique et conceptuel issu des travaux de Bernstein, le propos analyse le discours pédagogique contemporain dans ses caractéristiques les plus récurrentes. Mots clés : littéracie étendue – socialisation langagière – discours pédagogique – inégalités d’apprentissage Les formulations des écrits transitoires comme traces du savoir en cours
d’appropriation dans le cadre de l’enseignement des sciences à l’école primaire Claudine Garcia-Debanc, Danielle Laurent, Michel Galaup Les écrits transitoires interviennent au cœur de la démarche scientifique. Ils permettent un engagement individuel de chaque élève dans la tâche, servent de soutien à la mise en évidence de controverses et témoignent de l’état des conceptions et des savoirs à différents moments de l’avancée du travail en classe. Ils aident ainsi l’enseignant à ajuster son action. Conservés dans un carnet d’investigation, ils permettent à l’élève un retour rétrospectif qui l’aide à mesurer les évolutions dans sa compréhension des phénomènes scientifiques. L’article analyse les formulations successives d’élèves de cycle 3 de l’école primaire en biologie, au cours d’une démarche portant sur la digestion et les nutriments, puis d’un travail sur l’explication des relations entre les fonctions de nutrition, la respiration et la circulation. L’analyse des écarts entre les formulations individuelles initiales, les formulations retenues dans un travail de groupe et une nouvelle formulation individuelle permet de voir dans quelle mesure les interactions orales dans un groupe sont favorables à l’avancée des connaissances et quel profit individuel en retire chacun des participants du groupe. Une analyse quantitative et qualitative des verbes cités par les élèves à divers moments du travail permet également de mesurer les évolutions dans la compréhension de la nutrition. Une dernière section tente de cerner les principaux obstacles à la mise en œuvre d’une pratique régulière des écrits transitoires dans les classes. Mots-clés : écrits intermédiaires – écrits de travail – écrits transitoires – fonction heuristique de l’écrit – enseignement scientifique à l’école primaire – lexique – discours explicatif – raison graphique – évaluation formative Le schéma : un écrit de savoir ? Marceline Laparra, Claire Margolinas Le schéma est difficile à penser comme un objet nécessitant un apprentissage méthodique, du fait de son statut d’écrit intermédiaire et d’outil méthodologique transversal à différentes disciplines scolaires. Les difficultés sémiotiques, cognitives et culturelles qu’il recèle sont négligées par l’école qui tend à ne le considérer que comme un moyen d’apprentissage, dont l’usage va de soi du fait de sa visibilité. Or le schéma n’est pas une mise en image du monde, il doit être considéré comme un écrit de savoir permettant aux élèves de s’approprier certaines des ressources essentielles de l’écrit dans l’élaboration des savoirs. C’est ce que manifeste l’étude d’un corpus de résolution de problème mathématique au CP. Mots-clés : didactique du français – didactique des mathématiques – raison graphique – schéma – résolution de problème Stratégie scripturale et activité conceptuelle : analyse de quelques indicateurs langagiers dans des écrits scientifiques de collégiens à visée comparative Soledad Valera-Kummer, Caroline Masseron L’article s’inscrit dans une tradition déjà bien établie de collaboration pluridisciplinaire entre les didacticiens des sciences et du français. Il s’agit d’interroger l’apport réciproque entre conduite verbale et formation de concept, à travers divers textes (description, comparaison et rapport d’expérience) qui ont été produits par les collégiens d’un établissement genevois. Le travail présenté, assorti d’un corpus d’une trentaine de textes, restreint le champ des investigations à la comparaison en tant qu’elle est une « procédure » avérée dans les deux domaines disciplinaires convoqués, la biologie et l’analyse linguistique de l’écrit produit. Dans le premier cas, la comparaison aurait plutôt statut méthodologique, dans le second, elle tiendrait de la figure de pensée. Dans les deux cas, la comparaison offre l’intérêt de relever à la fois du raisonnement et de l’écriture. Dans cette mesure, on avance l’hypothèse que les formes d’énoncés et les unités lexicales qui seront prises dans le foyer de la visée comparative du discours constitueront des éléments précieux pour dresser un premier état de corrélation entre maîtrise conceptuelle et gestion discursive et pour envisager les solutions auxquelles recourent les collégiens comme des indicateurs de stratégie scripturale. Mots-clés : français et biologie – analyse d’écrits scolaires – genres d’écrits – formes (phrase, texte) de la comparaison – enjeux de savoirs Enquête sur un écrit de savoir au lycée : la dissertation littéraire François Le Goff La dissertation littéraire est-elle aujourd’hui encore un exercice incontournable dans les enseignements de la classe de français au lycée ? Les résultats d’une enquête auprès de 80 professeurs semblent bien le confirmer. La dissertation, en dépit de son caractère exigeant (ou peut-être justement pour cette raison) et des difficultés d’apprentissage qu’elle ne manque pas de poser, conserve un capital d’estime remarquable que cet article tente de décrypter à partir des réponses fournies par les questionnaires. L’article examine tout d’abord le statut des savoirs dans la dissertation et évalue l’impact des nouveaux programmes de 2001 qui font des objets d’étude le matériau de l’inventio. La dimension argumentative de l’exercice est ensuite discutée : la notion de problématique demeure centrale mais ne débouche pas nécessairement sur une production de type dialectique. La description des modalités d’apprentissage présentées dans les questionnaires montre enfin que l’exercice ne se départ pas d’une approche rhétorique conventionnelle qui ne répond pas toujours aux difficultés d’apprentissage des élèves. La méthodologie de la dissertation demeure assez éloignée des acquis de la didactique de l’écriture. Mots-clés : dissertation – enquête – ecrits scolaires – apprentissage – argumentation – savoirs littéraires – rhétorique – évaluation Genre and Cognitive Development : Beyond Writing to Learn Charles Bazerman Le concept didactique connu sous le nom de « Écrire pour apprendre » apparait porteur d’intuitions scientifiques fortes pour la plupart des didacticiens de l’écrit. Pourtant, la recherche ne fait que commencer à s’intéresser à un phénomène qui s’annonce complexe et ramifié, relié aux multiples pratiques sociales distinctes qui ont émergé depuis l’invention de l’écriture. Les travaux de Vygotski sur le développement sociocognitif, lorsque nous les appliquons à la compréhension des genres d’écrits, suggèrent que les genres nous fournissent des espaces de communication extrêmement variés, qu’ils sont de véritables échafaudages discursifs par lesquels nous apprenons les pratiques productives de connaissances en cours dans les domaines spécialisés auxquels ils sont associés. Cela inclut la capacité d’identifier et de montrer l’information pertinente, de reconnaître les formes que prennent l’inscription des données et la reconstruction des expériences, d’apprendre les formes de raisonnement et les questions que nous devons soulever, les positions à prendre et les relations intertextuelles dans un même domaine. Mots clés : didactique – écriture heuristique – développement sociocognitif – genres d’écrits – raisonnement S’approprier des instruments d’observation de la langue pour élaborer des recherches : le TLFi et Frantext pour des étudiants de linguistique Cécile Fabre, Michelle Lecolle Nous proposons ici une réflexion née de plusieurs expériences d’enseignement, au cours desquelles nous avons cherché à intégrer dans le cursus d’étudiants en sciences du langage la maîtrise et l’utilisation d’outils informatiques permettant l’exploration de ressources linguistiques – corpus ou dictionnaires informatisés. Nous exposons tout d’abord les objectifs de cet enseignement : il s’agit de faire en sorte que les étudiants acquièrent des savoir-faire qui leur permettront de constituer des données linguistiques destinées à alimenter leurs travaux personnels. Ce type d’approche permet également de poursuivre des objectifs plus immédiats : amener les étudiants à développer une attitude active face aux données langagières à travers différentes activités de recherche, d’observation, de tri, d’analyse ; développer chez eux la capacité à formuler par eux-mêmes des hypothèses qu’ils doivent se donner les moyens de mettre à l’épreuve en les formulant dans des langages de requête, et en les vérifiant par l’analyse scrupuleuse des données recueillies. C’est donc ici l’apprentissage d’une approche inductive que nous décrivons, en nous appuyant sur deux types de ressources, Frantext et le Trésor de la Langue Française Informatisé, et en montrant à partir de plusieurs exemples précis d’activités comment une démarche active de collecte de données favorise l’élaboration du travail de description linguistique. Mots clés : corpus – lexicographie – approche inductive – recherche empirique – enseignement universitaire En deçà du bien et du mal écrire. Pour une saisie en temps réel des invariants opérationnels de l’écriture Christophe Leblay Dans ce travail, il s’agit, à partir de la génétique du texte, de saisir un avant-texte numérisé, au moyen de l’enregistrement tant des événements d’écriture que des opérations d’écriture, lesquels forment des invariants processuels, auxquels aucun scripteur n’échappe dans sa production écrite. Ces invariants se situenten deçà de pratiques prétendument bonnes ou mauvaises, en deçà de pratiques expertes, ou novices, que celles-ci soient écrites en langues maternelle, étrangère ou seconde. Le rôle du déjà écrit se présente alors comme un facteur déterminant : il autorise de mettre en parallèle les opérations qui s’inscrivent à la suite du déjà écrit et les opérations qui font retour dans le déjà écrit. Il devient alors possible de comparer des productions expertes à des productions novices. Ce qui semble les différencier est la manière dont les scripteurs expérimentés se positionnent face au texte déjà écrit, c’est-à-dire face au volume textuel en mouvement, construit sur les gestes d’ajout et suppression, eux-mêmes interprétés en opérations d’ajouts, de suppressions, de remplacements et de déplacements. Ainsi, un scripteur expérimenté reviendra (bien) plus souvent dans son déjà écrit pour, principalement, y effectuer des ajouts et des remplacements. Mots clés : critique génétique – le déjà écrit – événement et opération d’écriture – expertise – temps réel – transcriptions – visualisation Petite fabrique de la connaissance : aborder le savoir scientifique en se racontant des histoires Alain Chartier, Catherine Frier L’article évalue les effets d’un dispositif expérimenté depuis deux ans dans le cadre du cours de « Pratexte » à l’Université Stendhal, visant l'appropriation de savoirs théoriques par le biais de l'activité scripturale (atelier de lecture/écriture). Le travail proposé amène les étudiants à construire des connaissances théoriques dans leur domaine disciplinaire (Sciences du langage) dans et par l'écrit, la finalisation du travail prenant la forme originale d'une fiction scientifique, réalisée dans le cadre d’un atelier d’écriture. Cette démarche se fonde sur l’hypothèse suivante : pour s'approprier un savoir il faut l'apprivoiser, et pour cela le faire entrer en résonance avec sa propre histoire. On considère que la pensée scientifique (abstraction, distanciation), l’imagination (pensée métaphorique, rêverie, fiction) et l’expérience (versant matériel de l’activité d’écriture, expérience individuelle de la réalité) ne sont jamais séparées, mais fonctionnent au contraire en interaction permanente dans le processus d’élaboration des connaissances. L’écrit produit dans le cadre du dispositif est par conséquent susceptible de favoriser cette articulation entre « singulier » (pôle de la subjectivité) et « générique » (pôle de l’objectivité scientifique), en reliant des espaces habituellement coupés de façon hermétique dans le cadre des apprentissages scolaires. L’évaluation de la démarche permet d’explorer des pistes didactiques inédites, de révéler et de mettre en valeur des compétences scripturales souvent ignorées. Mots clés : didactique de l’écrit – ecrits universitaires – construction de savoirs à l’université – ateliers d’écriture – fiction scientifique Filiation et transfert d’objets scientifiques dans les écrits de recherche Francis Grossmann, Agnès Tutin, Pedro Paulo Garcia Da Silva Par marques de la filiation, on entend les marques à travers lesquelles l’auteur du texte scientifique revendique explicitement un héritage intellectuel, au sens large : il peut s'agir d'un appui terminologique (nous reprendrons la notion de X développé par Y, En suivant la terminologie de Fillmore [1949]...), de l'adhésion à un cadre théorique, qu’il s’agisse d’une école de pensée dans laquelle l’auteur s’inscrit pleinement (nous nous situons dans le cadre de la grammaire générative...), d'une reprise plus ponctuelle d'un modèle ou d'une théorie (nous utiliserons le modèle X de Y pour traiter... ), ou encore un simple « air de famille » (notre modèle s’inscrit dans la lignée de celui proposé par...). Ces marques linguistiques de la filiation jouent des rôles variés : signalant l'affiliation à un courant ou à une école, elles contribuent aussi à définir l'identité du chercheur, à clarifier l'usage des concepts qu'il utilise, à préciser le type de problématique ou de méthodologie utilisée. De manière plus générale, elles s'appuient sur un pré-construit, l'interdiscours constitutif de la communauté discursive à laquelle il appartient. Cependant, la recherche présentée, fondée sur une étude de corpus montre que le marquage de la filiation comprend aussi une dimension évaluative, permettant la démarcation ou l'originalité : en se situant dans un cadre, ou dans la filiation d'auteurs précédents, le chercheur est conduit à délimiter son terrain propre. L'observation en discours des marques de filiation permet d'interroger les modèles épistémologiques sous-jacents, mais aussi les différences d'affiliation suivant les champs disciplinaires et les objets de recherche. Nous formulons pour finir quelques remarques sur l'intérêt que peut présenter l'observation du marquage de la filiation pour l'apprenti-chercheur, dans la mesure où il doit, lui-aussi, apprendre à « se positionner » dans l'écrit de recherche. Mots-clés : filiation scientifique – phraséologie – collocations – positionnement énonciatif – transferts – figure de l’auteur Rapport à l'écrit et construction de connaissances disciplinaires. Étude de cas Marie-Cécile Guernier, Christine Barré-De Miniac Apprendre à écrire à l'école ou écrire pour apprendre à l'école consiste à apprendre à écrire selon les normes et les règles scolaires. Apprendre les savoirs d'une discipline consiste aussi à apprendre les modalités et les normes scripturales de la discipline. Comment les élèves perçoivent ces normes et comment se les approprient-ils d'un point de vue psycho-cognitif ? C'est ce point de vue qu'explore cet article en analysant dans le discours d'une élève de Première, à propos d'activités d'écriture proposées dans trois disciplines : le français, l'histoire, les mathématiques, et une activité transversale : un atelier d'écriture, la relation établie entre les trois pôles de l'activité scripturale : (1) la construction de connaissances (dimension épistémique), (2) la normalisation scripturale (dimension sociale), (3) le rapport à l'écrit (dimension psychologique). Mots-clés : écrit disciplinaire – écrit scolaire – rapport à l'écrit – norme – conception personnelle – conflit scriptural Rédiger contre son opinion : des étudiants avancés en communication peuvent-il faire abstraction de leurs connaissances du domaine ? Denis Alamargot, Céline Beaudet Dix-sept étudiants québécois en communication, des premier et deuxième cycles universitaires à l’Université de Sherbrooke, se sont prêtés à l’exercice d’écrire deux rédactions sur un même sujet, la menace pesant sur l’environnement, après avoir lu deux sources documentaires contradictoires traitant de l’économie et l’environnement : « Gaz à effet de serre : le grand responsable, c'est l'homme » (528 mots) ; « Changements climatiques : la mise au point de nouvelles technologies » (551 mots). Les participants, dont la formation comprend une composante sur l’apprentissage de l’écriture en situation professionnelle, étaient invités à rédiger successivement deux textes en adoptant le rôle d’un rédacteur professionnel travaillant soit pour l’association Amis de la Terre (défense du point de vue écologique), soit pour la société BioPétrole (défense du point de vue industriel). Le temps de rédaction était libre mais la longueur de la rédaction imposée (2 pages manuscrites). La consultation des sources documentaires n’était pas autorisée pendant la rédaction (mais la consultation des notes de lecture l’était) et l’intégration d’idées personnelles encouragée. Cet article s'intéresse à la temporalité de l’écriture et à l’existence de certaines traces textuelles lorsqu’un rédacteur est amené à soutenir deux points de vue contraires sur une même réalité qu’il connait. Mots-clés : rédaction – connaissances du domaine – opinion – sources documentaires – argumentation – analyse linguistique – marqueurs – connecteurs L’écrit professionnel : ambiguïtés et identités d’un objet académique Bertrand Labasse Les techniques de communication, et notamment la rédaction « professionnelle », constituent un objet scientifique et pédagogique déconcertant. Peu de domaines correspondent à des attentes sociales aussi insistantes et à une telle omniprésence dans les filières universitaires comme en formation continue tout en étant aussi insaisissables sur le fond. Au terme de plus de deux millénaires et demi de travaux sur « l’art de dire », ce champ ne paraît pas avoir encore avoir stabilisé ses contours ou ses contenus et peine parfois à faire valoir l’expertise qui lui serait propre. Toutefois, s’ils ont une substance réelle, le périmètre et les savoirs ou savoir-faire spécifiques de cette matière doivent pouvoir se trouver là où ils sont nécessairement formalisés : dans les manuels de rédaction. Dans cet article, nous tenterons de caractériser ce champ en recourant à une large « base d’expertise » issue du dépouillement de cinquante ouvrages spécialisés. Mots-clés : écriture – communication – didactique – épistemologie – rédactologie   HAUT DE PAGE       -        N° 143/144 © CRESEF - Tous droits réservés Lire les
résumés au 
format PDF