N° 131/132,
« La littératie.
Autour de Jack Goody »

Littératie, scolarisation et cognition.
Quelques implications de l’anthropologie de Jack Goody

David R. OLSON

Après un rappel concis de quelques acquis anthropologiques que l’on doit à la pensée de Jack Goody, l’article parcourt les débats qui ont pris corps autour de « l’hypothèse de la littératie ». Cette hypothèse renvoie à l’affirmation selon laquelle l’invention, l’adoption et l’application d’un nouveau mode et d'une nouvelle technologie de la communication, à savoir l’écriture, ont modifié les pratiques sociales de la société ainsi que les processus cognitifs des personnes impliquées. Nous devons ces évolutions, entre autres choses, aux dimensions métalinguistiques de la littératie dans la mesure où l’écriture implique que l’on accorde une attention soutenue à la forme linguistique et non pas à ce que le langage représente au fond. En simplifiant un peu à l’excès, on peut dire que l’écriture distingue ce qui est dit de ce que cela veut dire ; l’écrit ne capture que le premier élément. Il ne s’agit là que d’un des aspects – non des moindres – des problèmes posés par la littératie mais il pourrait à n’en pas douter alimenter les réflexions sur l’enseignement et la pédagogie.

Mots clés : littératie – lecture – écriture – anthropologie – hypothèse de la littératie – métalinguistique – métacognitions – scolarisation – enseignement – pédagogie

Écriture, organisation sociale et cognitions : repenser Goody

Charles BAZERMAN

La façon dont Jack Goody présente l’influence qu'exerce la littératie sur l’organisation de la société (par rapport à la religion, l’économie, le droit et le gouvernement) constitue un point de départ pour la compréhension de la complexité de la vie sociale à l'époque moderne et des manières dont cette vie est portée par les pratiques littératiennes et évolue à travers elles. Cette compréhension peut être élargie par une réflexion sur d’autres institutions de la société moderne et sur les façons dont ces institutions sont indirectement transformées par l’écrit et conduisent à la mise en place de nouvelles opportunités et de nouveaux environnements favorables à l’écriture. L'analyse du système des genres et des activités fournit les outils nécessaires pour mieux comprendre les divers chemins que les différentes sociétés suivent afin d'organiser la littératie et l’environnement intellectuel généré par chacune pour influencer les modes cognitifs et les relations sociales. Cette analyse nous aide à comprendre l’environnement symbolique construit dans lequel nous apprenons à naviguer en même temps que nous devenons adultes dans le monde moderne.

Les « papiers » : des objets écrits pourvoyeurs d’identités sociales.
Cartes et autres objets variés et multiples

Claudine DARDY

Les travaux de J. Goody évoquaient une raison graphique et une logique de l’écriture. A considérer ces écrits administratifs qu’on appelle communément les « papiers », on pourrait prolonger ces considérations en diagnostiquant l’existence d’un ordre graphique puisque les individus se voient attribués des places écrites. Dans une société de culture écrite, il faut s’inscrire et garder trace : les « papiers » sont des objets pourvoyeurs d’identités sociales. L’intervention sociale et politique peut s’appuyer sur la production d’objets écrits et graphiques. Cette dernière notion recouvre un ensemble hétéroclite de dossiers, de carnets, de registres, de formulaires, de cartes, d’organigrammes, de listes, de grilles à étudier en ethnologue dans leur matérialité, leur forme et à travers les pratiques et usages y compris symboliques qu’ils suscitent.

Mots clés : papiers d’identités – identités de papier – inscriptions – matérialité – ordre graphique – rapports au corps – individuation – écriture/action – schèmes mentaux – habitus

Un habitus littératien ?

Jean-Marie PRIVAT

Cet article se propose de spécifier la structure du champ des pratiques littératiennes, d’établir la notion de coefficient discursif de littératie, enfin d’examiner la sémiotisation littératienne de notre « written world » et ses effets différenciés sur les usagers.

Mots-clés : Capital littératien – coefficient de littératie – littératie infrastructurelle – univers littératien – goût et dégoût de la littératie

A propos des usages de Goody en didactique. Éléments d’analyse et de discussion

Yves REUTER

Cet article analyse les usages, les intérêts et les limites des travaux de Goody en didactique. A cette fin, l’auteur commence par étudier les voies par lesquelles ils ont pénétré dans le champ de la didactique avant d’effectuer certaines remarques quant aux lectures qui ont présidé à ces emprunts. Il propose ensuite une relecture de ces travaux dans une perspective didactique suivie de discussions critiques. Cela l’amène à spécifier des modalités de fonctionnement de l’écriture (composantes structurelles, usages fondamentaux, pratiques), à opérer des distinctions entre écriture et cultures de l’écrit, potentialités et actualisations, modes d’acculturation à l’écrit... et à insister sur les tensions constitutives de l’écriture. Il conclut sur deux pistes de recherche en didactique que les travaux de Goody permettent d’étayer : l’analyse des pratiques scolaires et disciplinaires de l’écrit et les relations entre écrit, rapports à l’écrit et échec scolaire.

Mots clés : écriture – didactique de l'écriture – distance réflexive

Les fonctions heuristiques de l’écrit : le cas des définitions

Mohamed KARA

Cet article se donne pour objet de décrire, en partie, les dimensions heuristiques des écrits universitaires. La postulation principale tient dans le fait que, contrairement à certaines conceptions de sens commun, l’écriture sert à informer l’objet de recherche, structure la pensée graphique, démultiplie les opportunités de scrutation et prédispose en quelque sorte à l’activité même de recherche et de « découvertes » potentielles. Le travail de la définition se révèle être, à cet égard, un lieu privilégié de production de savoirs au sens où il permet d’éprouver des connaissances admises en vue de les critiquer, de les amender et de les intégrer, le cas échéant, dans un paradigme nouveau prenant en ligne de compte les données antérieures. Au service de cette conception heuristique de l’écrit, quatre approches spécifiques au moins permettent de conférer aux définitions une portée épistémologique ; quatre approches qui préfigurent autant de pistes didactiques à explorer.

Mots clés : écrits universitaires – heuristique – représentations – définitions – épistémologie – conceptualisations – paraphrases – acquisitions lexicales – isotopies – didactique

Listes et tableaux : mise en perspective

Dominique LAHANIER-REUTER

Nous proposons ici une relecture de deux des œuvres de Jack Goody : La Raison graphique et Entre l’oralité et l’écriture. Notre trajet de lecture a été conduit par le projet suivant : comprendre l’intérêt et l’enjeu de l’étude des listes et des tableaux au regard des thèses qui y sont soutenues, puis tenter de mettre en perspective les analyses qui y sont développées. En particulier, nous interrogeons le réductionnisme associé à la mise en forme tabulaire que celui-ci défend, l’apparente uniformité des structures des tableaux que laissent supposer ses analyses. Nous montrons enfin l’intérêt de ces débats pour rendre compte des tensions qui traversent les activités de lecture et d’écriture de tableaux et de listes dans l’enseignement.

Mots clés : listes – tableaux – lecture-écriture – formes standardisées

Littératie et prises de notes. Le primat de la fonction iconique

Sonia BRANCA-ROSOFF

Cet article analyse les procédés scripturaux observables dans les notes que prennent les étudiants pendant leurs cours. Il insiste sur deux caractéristiques remarquables de cette pratique : d’une part, il s’y trouve beaucoup de marques visuo-graphiques (soulignements, découpages en paragraphes, numérotation produisant des effets de listes, etc.) utilisées pour ressortir la planification du discours, c’est-à-dire une dimension non linéaires de l’écriture. D’autre part, la tendance à la densité que l’on retrouve dans toute pratique d’écriture est particulièrement poussée dans les notes. Elle repose notamment sur l’usage de l’abréviation lexicale qui associe un stock d’abréviations codées et des abréviations non conventionnelles, relevant de la créativité des noteurs. À nouveau, ces unités si fréquentes soulignent la part visuelle du signifiant graphique dans les écritures alphabétiques.

Mots clés : écriture – littératie – prises de notes – abréviations lexicales – fonction iconique

L’index, « une technologie de l’intellect »

Marie-Christine VINSON

L’article rend compte d’un projet qui s’est déroulé dans une classe de 5e : les élève ont lu une robinsonnade pour la jeunesse, Ma Montagne, de Jean George, une romancière américaine contemporaine. Les jeunes lecteurs doivent réaliser l’index de ce roman. Le travail proposé s’inscrit dans la problématique des médiations textuelles : l’index comme outil de la littératie, est particulièrement indiqué pour conduire des apprentissages de familiarisation textuelle. En effet il tient à la fois de la liste et du tableau, ces figures graphiques que Jack Goody désigne comme technologies de l’intellect. L’index, objet didactique, fait travailler de façon construite et réfléchie les stratégies de relecture. En sollicitant les caractéristiques génériques, il amène à penser les stratégies de classification et de hiérarchisation de la pensée (liste alphabétique, classement par sous-thèmes). L’index, instrument écrit de lecture, a également une dimension orale. Il est une véritable machine à produire des inférences et permet donc d’apprendre aux élèves à verbaliser les raisonnements qui relient les informations classées dans les colonnes du dispositif. Enfin l’index, à travers le balisage structurant en thèmes et sous-thèmes qu’il propose, offre une sorte de matrice pour lire d’autres robinsonnades. En expérimentant ce guide de lecture, les élèves s’interrogent sur les ressemblances et les différences et travaillent les variations génériques.

Mots clés : index – raison graphique – relecture – classification – oral – inférences

La réalisation d’un album en Grande Section de maternelle :
une activité à questionner

Anne Leclaire-HALTÉ, Denise MAIRE

Cet article rend compte d’une séance relevant d’un projet mené dans une classe de grande section de maternelle : après la lecture d’un album de littérature de jeunesse, la réalisation par les élèves d’un petit livre fortement inspiré par cette lecture et destiné à être utilisé au début de l’année suivante par l’enseignante de CP. Une telle pratique de réalisation d’album, assez répandue à l’école maternelle, vise essentiellement une acculturation à l’écrit.

L’analyse de la séance montre combien, dans ce type de projet, la spatialité et la matérialité de l’écrit (celles du livre, de la page, du titre, du nom d’auteur) peuvent poser problème à certains élèves. De plus, elle met en évidence que le souci de la production finale, de l’objet concret à réaliser, peut être un obstacle à la prise en compte de ces problèmes conceptuels liés à l’espace graphique pas toujours faciles à repérer par l’enseignant pris dans le feu de l’action pédagogique. Et on peut même penser que, parfois, et de façon discutable, l’aspect concret du projet semble en soi une réponse aux difficultés rencontrées par les élèves. Cela pose la question de l’adéquation d’un tel projet à l’âge de ces derniers.

Mots clés : maternelle – album – projet – matérialité scripturale – espace graphique – conceptualisation

La Grande Section de maternelle et la « raison graphique »

Marceline LAPARRA

Des changements dans les modes de communication écrits ont profondément modifié le régime de communication des classes maternelles et conduit à une naturalisation progressive de l’entrée dans l’écrit. Cette naturalisation entraîne une grande instabilité dans les tâches proposées et interdit toute programmation des apprentissages, laissant beaucoup d’élèves dans la simple fabrication d’objets écrits. Ceci produit une forte différenciation scolaire, source d’échecs ultérieurs notamment dans l’apprentissage de la lecture et tout particulièrement dans la découverte du principe alphabétique, les élèves les plus faibles ne se voyant pas proposer les mêmes apprentissages que ceux dont ont bénéficié les meilleurs à l’école et dans la famille.

Mots clés : apprentissage de la lecture – apprentissages précoces – différenciation scolaire – école maternelle – raison graphique

   

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