N° 117/118,
« Textes et valeurs »

Renforcement et dissociation des valeurs dans l’argumentation politique

Thierry HERMAN et Raphaël MICHELI

Cet article s’interroge sur l’usage des valeurs dans l’argumentation politique. Cette dernière peut d’abord être le lieu d’un renforcement des valeurs et se rattacher en cela au genre épidictique de la rhétorique d’Aristote. Ce genre a été l’objet d’une longue dépréciation, puis, au XXe  siècle, d’une « redécouverte » dont on retrace brièvement les étapes les plus marquantes. Le discours prononcé par le Général de Gaulle le jour de la capitulation allemande (8 mai 1945) est un exemple particulièrement frappant de rhétorique épidictique : il vise, par des procédures d’amplification, à exalter des valeurs prises dans leur dimension absolue et, ainsi, à rassembler une nation divisée et meurtrie. A l’inverse, l’argumentation politique implique bien souvent une dissociation des valeurs, ces dernières perdant alors leur caractère absolu. C’est ce cas de figure qu’illustre le débat parlementaire français de 1981 relatif à l’abolition de la peine de mort. Le droit à la vie, valeur extrêmement consensuelle  in abstracto, se voit dissocié et réinterprété par les orateurs anti-abolitionnistes en fonction des buts que poursuit l’institution parlementaire.
Mots-clés : AMPLIFICATION – ARGUMENTATION – CHARLES DE GAULLE – COMMUNAUTÉ – DISCOURS POLITIQUE – DISSOCIATION  DES  VALEURS – ÉPIDICTIQUE – PEINE  DE  MORT – RHÉTORIQUE – VALEURS

Les voix du sens commun dans les discours sur l'école

Marie-Anne PAVEAU

S’il est pertinent de contribuer à une théorie de la pratique, fonction essentielle selon nous des linguistiques discursives, le travail sur le partage et l’évidence du sens en constitue une des pierres angulaires. À partir d’un corpus d’essais grand public contemporains sur l’école, nous proposons une conception du sens commun lestée des deux dimensions sémantique et perceptive, dans une approche à trois niveaux (prédiscursif, métadiscursif et discursif) fondée sur la présence de marques en discours. Le sens commun en discours s’ancre en effet dans l’espace prédiscursif des connaissances préalables partagées dans une communauté discursive, se manifeste au niveau métadiscursif à travers des commentaires des locuteurs explicitant leur rapport au sens commun (marques de dénégation ou de captation des formes du sens commun destinées à la validation des énoncés) et se construit au niveau discursif via un certain nombre d’agencements lexicaux, énonciatifs, phrastiques.
Mots clés : ANALYSE  DE  DISCOURS – CROYANCE – DOXA – PRÉ-CONSTRUIT – SAVOIR – SENS  COMMUN – THÉORIE  DE  LA  PRATIQUE

Approche sémantique du concept de  honte

Arkadiusz KOSELAK

Cet article tente de dégager l’invariant cognitif de l’affect de honte. L’étude qui se place dans le cadre théorique élaboré par A. Wierzbicka procède en trois temps. Premièrement, on cherche à faire un tour rapide de différents approches du concept de honte en abordant successivement les champs : rhétorique, psychosocial et celui de la psychologie dite naïve. Deuxièmement, on établit une structure actancielle de la honte telle qu’on la suppose présente dans tous les emplois langagiers de honte et ses dérivés. Et enfin, troisièmement, on procède à une analyse des certains expressions linguistique de la honte en divisant les emplois langagiers en deux groupes : la honte éprouvée et la honte en tant qu’un instrument social pour aboutir à un schéma distributionnel du champ lexical de la honte en français. Devant la difficulté de décrire les affects de manière claire et non-équivoque, la méthodologie wierzbickienne de description de sens en explications verbales apparaît comme novatrice et permet d’éviter des problèmes rencontrés habituellement dans les descriptions sémantiques.
Mots clés : HONTE – SÉMANTIQUE – MÉTALANGUE  SÉMANTIQUE  NATURELLE – SCHÉMA COGNITIF – LES  AUTRES – NORME – AFFECT – INSTRUMENTALISATION  SOCIALE

Textes d’action et valeurs dans les robinsonnades :
étude et pistes didactiques

Anne LECLAIRE-HALTÉ

Dans les pratiques actuelles associées à l’enseignement du français, aussi bien dans le primaire que dans le secondaire, la question des valeurs demeure sous-estimée : sans doute les élèves ne sont-ils pas suffisamment incités à expliciter les valeurs mises en place dans les textes et à prendre position par rapport aux systèmes de valeurs qu’on peut y repérer. De la même manière, en situation de production, l’inscription de valeurs dans les textes donne rarement lieu à un apprentissage pensé. Cet article se propose de donner quelques pistes de travail en ce sens en s’intéressant aux modes textuels d’élaboration des valeurs dans le genre de la robinsonnade, longtemps associé à un didactisme et à un moralisme indéniables. Plus particulièrement, il étudie d’un point de vue sémiotique les textes d’action dans un corpus de sept robinsonnades publiés en littérature de jeunesse contemporaine et montre comment, soit de façon interne, par leur organisation et différents jeux d’évaluation, soit de façon externe, par le réseau de relations qu’ils tissent entre eux au sein d’un même récit, ils génèrent des valeurs et contribuent à l’orientation axiologique de ces textes. Des propositions d’activités pour la classe suivent cette analyse.
Mots-clés : VALEURS – TEXTE  D’ACTION – DIDACTISATION – LECTURE – ÉCRITURE – ROBINSONNADE

Valeurs et contre-valeurs dans un discours utopiste : l'exemple
de Jules Verne  (Les cinq cents millions de la Begum)

Frédéric GRAVE

L’article analyse le court roman de Jules Verne,  Les cinq cents millions de la Begum, comme un récit utopiste, fortement marqué par une dichotomie axiologique, qu’il s’agisse des programmes narratifs ou des enjeux de valeurs qui s’inscrivent dans les villes futures projetées par les deux protagonistes. Au programme utopien, hygiéniste et social de l’un répond la revanche belliciste et antisociale du second, dystopie qui nécessite pour être bien comprise d’être réinscrite dans le contexte franco-prussien de la fin du XIXe  siècle.
Dans le prolongement du roman, on analyse succinctement un extrait de J.-M. Pelt qui prône, dans un discours figuré, les valeurs de protection de l’environnement et dénonce l’anti-civisme des actes de pollution.
Les deux textes donnent lieu à des prolongements didactiques et l’article se referme d’une part sur l’analyse des valeurs dans un échantillon de textes d’élèves de troisième, et d’autre part sur quelques propositions d’activités qui s’efforcent d’articuler pratiques de lecture et d’écriture sur l’utopie de Jules Verne.
Mots-clés : VALEURS – ANTI-VALEURS – SYSTÈME  DE  VALEURS – UTOPIE – DYSTOPIE – RÉCIT – ARGUMENTATION

Valeurs éducatives et systèmes de valeurs à travers quelques écrits d'apprentissage

Caroline MASSERON

Dans le prolongement d’un article qui proposait, sous la forme d’une séquence didactique, l’écriture par de jeunes lycéens d’un traité d’éducation, on se propose ici d’analyser des productions d’élèves du point de vue des valeurs éducatives qu’elles manifestent.
Au plan méthodologique, l’article expose d’une part une série de critères et d’indicateurs (les thèmes et contenus, les figures de discours) qui sont susceptibles d’être retenus pour repérer dans une copie ce qu’elle dit de ce qu’est ou doit être l’éducation familiale ; et d’autre part, l’article présente, sous la forme d’un tableau synthétique, quatre modèles éducatifs contrastés que l’on voudrait représentatifs des postures éducatives recensées comme dominantes.
Sont enfin brièvement rappelées quelques activités conduites dans les classes, à des fins d’explicitation ou de contestation de valeurs éducatives.
Mots-clés : VALEURS  ÉDUCATIVES – TRAITÉ  D’ÉDUCATION – MODÈLES  ÉDUCATIFS – DIDACTIQUE – LES  GENRES  D’ÉCRITS  ARGUMENTATIFS

Pour une mise à distance des stéréotypes socioculturels :
l’exemple de  L’écume des jours

Érick FALARDEAU

Le développement du sens critique des élèves peut être facilité par l’étude des stéréotypes représentés dans les textes littéraires. Nous avons ainsi expérimenté, avec des élèves de 18 à 20 ans, l’enseignement-apprentissage d’une lecture plus distanciée en explorant en classe, avant la lecture d’une œuvre intégrale, des problèmes de lecture qui amènent les élèves à critiquer les stéréotypes textualisés. Pour ce faire, nous avons analysé avec eux 
L’Écume des jours, roman dans lequel Boris Vian transforme les stéréotypes des contes de fées pour en montrer une version caricaturale. Nous avons posé avec les élèves des pistes d’entrée dans le texte qui pointaient les stéréotypes transformés, comme le rôle du mariage ou la fin heureuse, pour les entraîner à mener individuellement une lecture plus critique à l’égard de stéréotypes qu’ils endossent depuis leur tout jeune âge.
Mots-clés : LECTURE – CRITIQUE – LITTÉRATURE – STÉRÉOTYPES – L’ÉCUME  DES  JOURS

L’écriture et son apprentissage : une question de genres question
Etat des lieux et perspectives

Karl CANVAT

La dernière décennie s’est caractérisée par un véritable renouveau des études relatives aux genres (littéraires et non littéraires), qui s’est traduit tant par le nombre des publications que par la qualité de la réflexion. Rompant avec l’universalisme transcendantal de la poétique comme avec les abstractions spéculatives des typologies de textes, les travaux récents s’attachent à décrire la manière dont les textes sont configurés par les genres et par les interactions sociales auxquelles ils participent. Les genres sont des « outils » sémiotiques et symboliques qui non seulement guident et régulent l’activité langagière, mais la font évoluer par la diversité des formes socio-historiques disponibles dans l’intertexte auxquelles ils empruntent. En somme, les genres donnent à voir le monde et l’« informent » en permettant de s’en approprier et d’en intérioriser les significations.
Dans le processus d’écriture, les genres ont une fonction de cadrage (discursif) et de réglage macro- et micro-structurel (la « texture ») : ils définissent la forme du scriptible (ils permettent de gérer l’hétérogénéité discursive et textuelle), mais aussi son contenu (les univers de discours, imaginaires ou non). L’apprentissage de l’écriture consiste donc à traiter toutes les possibilités offertes par ces catégories à la fois normatives et souples (« stéréotypiques-prototypiques ») que sont les genres, à les sélectionner et à les développer. La créativité et la réflexivité de l’élève se trouvent ainsi facilitées : les genres délimitent des « aires de jeu » et des supports variés d’investissement scripturaux.
L’entrée par les genres permet aussi d’articuler les pratiques d’écriture « ordinaires » aux pratiques d’écriture dites « littéraires » et de s’interroger sur les continuités et les ruptures entre celles-ci et celles-là.
Mots-clés : DIDACTIQUE – POÉTIQUE – LINGUISTIQUE  TEXTUELLE – GENRES – ÉCRITURE  « ORDINAIRE »  ET  « LITTÉRAIRE »

Histoire de l'écriture d'invention au lycée

André PETITJEAN

Il s'agit d'une étude historique portant sur les transformations qu'a connues, au niveau du lycée, l'écriture d'invention depuis l'enseignement de la rhétorique à nos jours.
On peut périodiser l'ensemble en trois époques :
– de l'enseignement de la rhétorique à l'enseignement de la littérature (1880-1925) ;
– de l'enseignement de la littérature à l'enseignement du français (1925-1970) ;
– variations autour de l'enseignement du français (1970-2000).
Il ressort de l'étude que l'écriture d'invention a toujours été présente dans l'enseignement des lettres au niveau des lycées mais selon des appellations, des enjeux, des contenus et des formes qui ont évolué.
Mots-clés : HISTOIRE  DE  LA  DISCIPLINE – ENSEIGNEMENT  DE  LA  LITTÉRATURE  AU  LYCÉE – ÉCRITURE  D'INVENTION

Quels usages du stéréotype dans l'écriture au secondaire ? Observations et propositions

Bernadette KERVYN et Jean-Louis DUFAYS

Dans une première partie, l'article étudie le rapport que les élèves du secondaire entretiennent avec les stéréotypes de diverses sortes (stéréotypes verbaux, thématico-narratifs et idéologiques) liés aux différents genres textuels qu'ils ont à traiter dans le cadre du cours de français. Il se fonde sur l'analyse d'une centaine de productions, qui concernent, les uns, des récits produits par des élèves de troisième année (14-15 ans), les autres, des textes argumentés produits par des élèves de classe terminale (17-18 ans), l'une et l'autre classe d'âge comportant des élèves de filière générale et des élèves de filière technique. Entre autres constats, ces productions montrent que la distanciation envers les stéréotypes croît fortement avec l'âge des élèves et que la maîtrise des stéréotypes isolés constitue un stade premier nécessaire pour pouvoir accéder à la maîtrise de stéréotypes globaux. Se fondant sur les difficultés et les besoins manifestés par ces observations, la seconde partie de l'article propose un scénario d'activités visant à développer chez les élèves un rapport plus conscient aux stéréotypes. Cinq activités successives sont ainsi suggérées, qui concernent le retour avec les élèves sur leurs productions écrites, l'appropriation du concept de stéréotypie, le travail sur les clichés lexicaux, l'appropriation des procédés de subversion et le travail sur des structures génériques stéréotypées.
Mots clés : STÉRÉOTYPES – PRODUCTION  ÉCRITE – RÉCIT – ARGUMENTATION – RAPPORT  À  L'ÉCRITURE – MÉTACOGNITION

Conseiller un film d'horreur... Justifications et jugements de valeur dans quelques copies de seconde

Caroline MASSERON

L'article analyse huit copies issues de l'évaluation diagnostique proposée aux élèves de seconde en septembre 1999. La consigne d'écriture porte sur le goût pour le fantastique ou l'horreur, qu'il est demandé aux élèves de justifier. A une majorité très importante, les élèves choisi d'évoquer le film Scream, au détriment de la littérature fantastique canonique.
Trois points de vue sont retenus pour procéder à l'analyse des textes d'élèves :
1. La forme de discours sollicitée est un avatar de ce que J.-M. Adam (2001) décrit comme le genre socio-discursif des textes de conseils.
2. Le contenu de valeur des écrits analysés construit l'expérience de la peur, telle qu'elle est suscitée par le film, comme enjeu principal de l'attrait culturel (plus que strictement esthétique) des adolescents pour ce type de productions. L'article s'interroge à cet égard sur l'édulcoration du débat éthique qu'aurait induit le goût de la peur.
3. L'étude des phénomènes langagiers qui dominent ces productions ne sont pas tout à fait indépendants des deux niveaux d'analyse précédents. C'est ainsi qu'il convient de considérer les réalisations lexicales comme surdéterminées par des facteurs énonciatifs. C'est en tout cas l'une des hypothèses de l'article qui s'interroge pour finir sur les enjeux d'une recherche en didactique de la langue qui voudrait clarifier, du point de vue des énoncés phrastiques, les liens de solidarité entre l'énonciation d'un sens construit et intentionnel et la combinatoire des formes syntaxiques et lexicales qui autorise les occurrences d'énoncés. Une telle didactique serait centralement préoccupée par la description des erreurs en langue commises par les élèves.
Mots clés : ANALYSE  DE  COPIES – GENRE  DE  DISCOURS  INJONCTIF – DISCOURS  D'INCITATION – JUSTIFIER  UN  CONSEIL – JUGEMENT  DE  VALEUR – ÉCRITS  ARGUMENTATIFS

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